Le macronisme à l’heure du dépôt de bilan

Introduction et premier chapitre de l’article de David L’Epée dans le numéro 95 de Rébellion paru en Mai 2022.

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A l’issue de cinq ans de pouvoir macronien, l’heure est venue non seulement d’en dresser un bilan mais également de revenir sur les nombreux commentaires, souvent critiques, qui ont accompagné son mandat. L’occasion de relever que si les médias dominants se sont cantonnés, sans surprise, à un rôle de vecteur de la propagande d’État, beaucoup de francs-tireurs – journalistes indépendants, chroniqueurs, universitaires, essayistes, philosophes – qu’ils s’expriment dans des revues dissidentes, sur internet ou même dans la grande presse, ont su analyser les tenants et aboutissants de l’action politique d’Emmanuel Macron avec une grande perspicacité. A la veille de l’élection présidentielle il est temps de distribuer les bons et les mauvais points.

« J’appelle journalisme ce qui sera moins intéressant demain qu’aujourd’hui » disait André Gide. On n’est pas obligé d’être d’accord : lire le journal avec trois jours, trois mois ou trois ans de retard ne nous apprendra peut-être rien que nous ne sachions déjà sur ce qui a pu avoir lieu mais cela nous permettra, en comparant le discours médiatique et les événements dont ils sont l’objet, de voir en quelle mesure ce discours coïncide ou non avec le jugement a posteriori de l’histoire. Ce dernier n’est peut-être guère plus objectif que la péroraison journalistique – après tout l’histoire n’est jamais qu’une science humaine, donc faillible – mais il a en sa faveur d’arriver après la fin des combats et de bénéficier, dans sa quête de vérité, d’un premier tri, d’un premier ordonnancement. S’il est relativement aisé pour les historiens de tirer le bilan d’une période close, bénéficiant du recul que permet le temps et s’appuyant sur le jugement des conséquences, l’exercice est beaucoup moins facile quand on s’essaie à comprendre non pas le passé mais le présent. L’historien tente, avec plus ou moins d’adresse, de tracer une synthèse rétrospective des événements, là où le chroniquer ou le journaliste exercent leur analyse sur des événements qui leur sont contemporains. Compte tenu de la difficulté de la tâche, on pardonnera davantage aux seconds qu’aux premiers. 

Aussi, si nous étions déjà nombreux en 2017 à alerter sur le danger représenté par le candidat Macron, on pourra éventuellement trouver des excuses à ceux, pas si nombreux d’ailleurs (puisqu’un vainqueur à une élection présidentielle française n’est jamais que le champion d’une minorité plus importante que les autres), qui, ne l’ayant pas encore éprouvé aux manettes du pays, n’y voyaient pas malice et ont décidé de lui faire confiance. On peut également trouver quelques circonstances atténuantes aux macroniens des premières heures qui, au début de son mandat, ont persisté à soutenir leur leader alors que pourtant commençaient déjà à se réaliser les prédictions sinistres que nous avions été nombreux à annoncer et qui, sans grande surprise, ont constitué la ligne directrice de l’action présidentielle. Puis il y a eu l’affaire Benalla, les Gilets jaunes, la crise sanitaire et tout le reste. Et nous sommes arrivés en 2022, à la fin du mandat, et il est apparu à tous que le bilan de Macron était globalement catastrophique et que les derniers mohicans macroniens, cette fois, n’avaient plus aucune excuse dans leur entêtement à défendre l’indéfendable. 

Dès lors il est intéressant, non pas d’anticiper ce qu’écriront les historiens de demain concernant cette législature 2017-2022, mais de revenir sur divers commentaires publiés çà et là durant ces années difficiles pour évaluer la lucidité ou l’aveuglement des commentateurs lorsqu’ils observaient en temps réel le déploiement des politiques macroniennes. « Nos journaleux n’ont de sympathique que leur encre, puisqu’elle s’efface à mesure » disait plaisamment Jean-Edern Hallier. Il nous revient, à nous observateurs indépendants, de ne pas laisser s’effacer cette encre, de ne pas laisser s’évaporer les pièces du dossier – fût-il un dossier à charge – afin, pour autant que ce soit possible, de tirer de cette expérience politique quelques leçons pour l’avenir. 

Je vous épargnerai ici les courtisaneries de la presse aux ordres : personne n’a oublié la une de Libération du 7 mai 2017 affichant en grandes lettres capitales l’injonction « Faites ce que vous voulez mais votez Macron ». Rappeler que cette presse-là est aujourd’hui l’exact contraire d’un contre-pouvoir relève désormais du truisme tant il est évident, comme le note la spécialiste des médias Ingrid Riocreux, que les journalistes de notre temps font preuve d’une « docilité proche de la connivence » considérée « comme une éthique de la profession ». Aude Lancelin, qui n’est pas précisément une révolutionnaire, fait le même constat : « Le degré de médiocrité et d’imposture intellectuelle atteint par les médias français aujourd’hui des proportions ahurissantes, que même le public, pourtant déjà hostile aux journalistes, est encore loin d’imaginer. […] L’hypocrisie, la violence intellectuelle, et désormais managériale, l’existence d’un authentique Ministère de la vérité orwellien dans les médias, fonctionnant en symbiose avec le pouvoir politique, tout cela n’annonce rien de bon. » Cette observation est malheureusement indéniable, nous savons que nos lecteurs l’ont déjà compris depuis longtemps, aussi nous ne perdrons pas notre temps à tirer sur une ambulance et nous concentrerons essentiellement sur des commentaires publiés dans des titres de presse un peu en marge du centre du pouvoir, un peu plus indépendants. 

Macron, gouverneur européen de la province française

Sans aller jusqu’aux médias d’opposition, il suffit parfois de faire un pas de côté, de s’extraire du champ des médias français et d’aller voir ce qui se dit à l’étranger, pour trouver, même avant l’arrivée au pouvoir de Macron, l’expression de certaines réserves sur le candidat. En Suisse, dans L’Hebdo du 22 décembre 2016, le coup de poignard dans le dos asséné à Hollande par son ministre des finances est qualifié de « trahison politique » et de « geste humainement déloyal », et la journaliste d’ajouter : « Mais le jeune loup s’en sort avec un minimum de dégât d’image : il n’est pas faux jeton et renégat, il est “décomplexé”. C’est bien. Autrefois on aurait dit : “sans scrupules”, ce qui était mal, le scrupule étant cette réticence de la conscience à commettre un acte contraire à nos valeurs morales. » L’Hebdo, hebdomadaire romand aujourd’hui disparu, était pourtant à la pointe du combat européiste et libéral… 

Tous les journalistes étrangers ne font toutefois pas preuve du même scepticisme, et en Italie, alors que la coalition formée par la Lega et le Mouvement Cinq Étoiles accédait à la direction du pays, un journaliste milanais faisait de Macron l’antithèse à ce nouveau gouvernement qu’il exécrait – en écrivant : « Avant de taper sur Macron, si j’étais à la place du Français moyen, du travailleur, de l’entrepreneur, du commerçant, je ferais un petit tour de l’autre côté des Alpes, chez nous, en Italie, pour voir à quel niveau de compétence et de dynamisme en arrivent les anti-Macron dans leur volonté de démolir l’Europe et la monnaie. […] J’aimerais que nos amis français comprennent ce que n’avaient pas compris les industriels de Vénétie et d’Émilie Romagne, qui se repentent aujourd’hui d’avoir voté pour la Ligue pour des raisons plus ou moins bonnes. Ce Macron, ne le lâchez pas. » Les Gilets jaunes apprécieront…

Cet observateur italien n’a toutefois pas tort de lier le macronisme à une forme de sauvegarde désespérée des diktats européistes en France et, plus largement, du maintien à tout prix du pays dans le giron bruxellois. C’est d’ailleurs précisément ce que lui reprochent ses contempteurs. Cette particularité a été bien relevée par un autre commentateur étranger, britannique cette fois, en la personne de l’universitaire John Laughland, qui avait été surpris de ce qu’il avait vu lors de la cérémonie d’investiture de Macron : « Il y avait deux symboles : bien sûr, l’hymne européen qui est en quelque sorte le cœur du projet d’Emmanuel Macron, mais le second symbole c’est qu’il a mis la main sur le cœur quand il a chanté la Marseillaise – à l’américaine, personne en France ne fait cela quand il chante l’hymne national, mais il l’a fait à l’américaine. Donc je pense qu’avec ces deux symboles forts, il voulait souligner le fait que la France a voté le 7 mai pour une France européenne et une France américaine. » Il n’est dès lors pas si étonnant, comme le remarque Régis Debray, que c’est chez les expatriés français de New York et de la City que Macron a obtenu son meilleur score à la présidentielle, avec une majorité absolue, confirmant sa popularité auprès de ces « patriotes un peu étranges, disons : évasifs ». C’est justement contre la poursuite de cet alignement euro-atlantiste que mettait en garde récemment Georges Kuzmanovic, président de République souveraine : « Si Emmanuel Macron repasse, lui ou un de ses épigones, on aura le quinquennat précédent multiplié par dix : transfert à l’Union européenne du siège permanent de la France au Conseil de sécurité des Nations unies, refus du protectionnisme, rejet de l’héritage gaullien. Ce sera la fin définitive de la puissance industrielle et militaire française, et de l’identité même de la France. »

C’est là une critique qui revient souvent sous la plume des observateurs : les intérêts défendus par Macron ne seraient pas en priorité ceux de la France. Bien au contraire, il aurait pour mandat implicite de démanteler le pays et de l’inféoder ou à des puissances étrangères ou aux intérêts de tel ou tel acteur du marché international. « Macron est le candidat de l’oligarchie, qu’il a d’ailleurs bien rétribuée, et l’oligarchie n’a cure des patries » écrit encore Kuzmanovic. Selon Jacques Sapir, c’est l’Allemagne qui tirera les marrons du feu. « Le programme d’Emmanuel Macron ne fait guère envie, c’est le moins que l’on puisse en dire, écrivait-il en pleine campagne présidentielle de 2017. C’est un programme de soumission à la mondialisation et à son bras armé qu’est la politique du gouvernement allemand. » Prévision qui s’est malheureusement vérifiée par la suite et qui a été pointée par plusieurs commentateurs, notamment par Pierre-Yves Rougeyron, président du Cercle Aristote. 

La suite dans le numéro 95…

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