La grande pitié des cimetières de France

C’est en 1914 que Maurice Barrès publie un intense recueil d’articles, lettres ouvertes, textes de conférences et interventions parlementaires où il prend en charge la mission d’attirer l’attention sur le drame qu’est en train de s’abattre sur les campagnes françaises, à savoir la déliquescence des églises. Le livre sera édité sous le titre La grande pitié des églises de France, et aura un certain impact. Outre à être l’un des textes les plus célèbres de l’écrivain et député lorrain, il contribua aussi au vote de la loi de 1913 sur les monuments historiques qui sauva un grand nombre d’édifices religieux que la loi de séparation de 1905 avait condamnés à la destruction. 

Etrange, fabuleux et terrible pays que la France ! Ce fut le premier à appliquer à la lettre l’abstraction de la création d’un « homme nouveau », et elle le fit avec application, fanatiquement et systématiquement, et cela dès 1789. Ce fut aussi le premier pays à créer, cultiver et sacraliser le mal qui le ronge depuis deux siècles, en phagocytant l’esprit – la République. Serait-il pour cela que la France a la fâcheuse tendance à laisser se dégrader son patrimoine quand elle ne le fait pas de sa propre initiative, toujours au nom d’un « nouveau commencement » qui devra éradiquer les péchés du passé ? Aucune âme un minimum sensible pourrait demeurer indifférente au désolant spectacle de cette France sur le dos de laquelle se dressent des forêts de châteaux, églises, forteresses, monuments aux morts, chapelles et calvaires qui, laissés à l’abandon, ressemblent toujours plus à des dents gâtées. 

Et qui dit abandon, dit oubli. C’est peut-être ce trait tout français et paradoxale (l’un parmi d’autres paradoxes, pourrions-nous ajouter), où le Français semble parfois vouloir oublier le passé tout en le remuant sans cesse, qui fit écrire à l’un des plus grands patriotes français contemporains, le Russe Andreï Makine, lors d’une visite à une petite église située aux alentours de Luçon : « L’inévitable syndrome qui frappe tout étranger épris de la France : pays rêvé, pays présent. Ne voudrait-il pas mieux fermer les yeux sur l’envahissante laideur d’aujourd’hui ? » (Cette France qu’on oublie d’aimer, p. 20). 

Barrès s’était penché sur l’abandon des églises « oubliées » des campagnes, lesquelles déjà à l’époque étaient en train de subir une lente et constante saignée au profit des grandes villes et de leurs usines. Aujourd’hui, quelques bénévoles tentent tant bien que mal de sauver les calvaires. Il n’y a rien à faire : la France est un pays qui ne tient que grâce à la bonne volonté et à l’abnégation de quelques âmes dévouées…

Pas tout est perdu, donc, et une église désertée par les fidèles qui finit démolie sous les coups d’une pelleteuse ne doit pas faire oublier que d’autres ont pu être sauvées grâce à des initiatives locales et nationales, et qu’il en est de même pour des forteresses, des châteaux, des chapelles et d’autres témoignages de l’histoire de France. Et si la France est malade de ses oublis, alors la Toussaint (ou Samhain pour ceux dont la sensibilité spirituelle les pousse plutôt vers le paganisme celte) devrait être une occasion pour éveiller les consciences et leur faire prendre acte qu’un autre drame est en train de frapper un autre aspect de l’identité de la France, aspect bien plus discret mais ô combien fondamental : l’abandon des cimetières et des morts qu’ils accueillent. 

Une tombe délaissée est doublement victime. Elle est sujette non seulement à la dégradation de ses éléments physiques, mais elle pâtie en plus de l’effacement du souvenir de la personne qui l’occupe. Baladez-vous donc parmi les tombes des cimetières des villages abandonnés ou des anonymes banlieues enlaidies ; arrêtez-vous et lisez les noms qu’y sont gravés. Qui sont-ils ? Parfois on y découvre un ancien vétéran, un ancien élu, un illustre inconnu qui fit partie d’une jadis importante Académie locale, un gendarme tué lors de son service en plein XIXème siècle et à qui la mairie lui a consacré un petit monument pour le remercier de son sacrifice. Mais il y a aussi le forgeron du quartier, l’éleveur du village, la blanchisseuse du coin, l’institutrice, tout ce petit peuple qui a bâtit avec ses mains la nation que beaucoup se plaisent à conspuer.

Leurs stèles sont couvertes de ronces, leurs noms s’effacent, les angles se détachent, leurs dalles sont couvertes de mousse, et les animaux ont ravagés les pots de fleurs. Personne n’est venu s’occuper de ces tombes, et cela depuis longtemps. Ont-ils des descendants, ces morts oubliés ? Nous ignorons tout de la personne qu’y est enterrée, mais ce n’est pas là le problème, car nous savons – vous savez – qu’il n’y a de vivants, et donc de futur, que parce qu’il y a eu des morts et un passé dont nous sommes – vous êtes – les héritiers. C’est pour cela qu’il faut, au moins un jour par an, honorer les morts, et cela sans pour autant tomber en un mortifère culte des morts, le risque étant que les vivants ne vivent qu’en fonction des décédés. 

Nous demeurons toutefois leurs héritiers, autant physiquement, lorsque les os de nos aïeux reposent dans la terre qui nous a vus naître, que métaphysiquement, quand un étranger désire s’inscrire dans la lignée de ceux qui ont bâti le pays. Dès lors, Vercingétorix, Clovis, Saint Louis, Chrétien de Troyes Jeanne d’Arc ou Napoléon Bonaparte deviendront ses ancêtres au moment où sa personne se voudra française, tandis que René d’Anjou, Frédéric Mistral et Cézanne le seront de ceux qui voudront s’enraciner en Provence.

Les morts continuent de montrer le chemin aux vivants, et, pour éviter qu’ils ne deviennent de mauvais esprits qui hantent leurs descendances, il est impératif de les honorer. Alors, remontez vos manches, armez-vous d’arrosoir, ciseaux et brosses. Allez les chercher, ces tombes que la France garde en son ventre et que leurs descendants ont oublié, et nettoyez-les, arrachez les ronces et, si vous en avez encore la possibilité, allumez des cierges et posez-les sur la dalle – la flamme frémissante fera revivre pendant quelques minutes l’âme de son occupant. Faites-le à Samhain, à la Toussaint ou à n’importe quel jour de l’année, et n’ayez pas peur de vous rendre aux commémorations du 11 novembre, peut importe quel soit le regard que vous portez sur la Grande Guerre – un million et demi de poilus sont morts pour la France et pour les Français ; souvent ils avaient la vingtaine ; d’autres dizaines de milliers de gueules cassées et mutilés eurent leurs vies brisées à jamais. Alors, mets d’à côté tes névroses et tes petits soucis, et va leur rendre hommage. Ils t’en sauront gré et ça évitera que, tel le retour du refoulé sous forme de folie, ne reviennent parmi nous sous forme de cauchemar. 

Le temps est venu pour que quelqu’un se penche sur la question de ces vieux cimetières oubliés, et s’attelle à la tâche de rédiger un La grande pitié des cimetières de France. Il en va de la mémoire-même de la France, de sa capacité à transmettre son âme aux nouvelles générations. Il en va de sa capacité de continuer d’exister. 

Maxence Smaniotto

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