Poursuivre le débat : Ne jamais se laisser instrumentaliser par les forces du chaos capitaliste

En avril 2012,  Jean Galié présente les idées du courant SRE à l’équipe du site Corsica Patria Nostra. L’occasion pour lui de revenir sur sa vision du régionalisme dans le cadre français et européen. 

« Pourriez vous pour commencer nous présenter brièvement à nos lecteurs ce que sont l’ Organisation Socialiste Révolutionnaire Européenne et la revue Rébellion ?

L’OSRE est de création plus récente que celle de la revue Rébellion. Il s’est agi de prolonger les objectifs que nous nous étions fixés initialement pour celle-ci. En effet la revue bimestrielle a été pensée dès le départ comme pôle de cristallisation militante autour d’une réflexion en devenir concernant la revendication d’un socialisme que nous ne pensions pas mort comme l’affirmait l’idéologie dominante profitant de la chute du Mur de Berlin, et qui croyait qu’il en était désormais terminé du socialisme révolutionnaire, qu’il suffisait d’admettre l’existence d’une sociale-démocratie participant accessoirement aux affaires du capitalisme.

Pour nous, au contraire, la situation témoignait d’un épisode, certes de poids, de la victoire momentanée du capital dans la lutte de classe. La situation internationale des années 1990 a vite montré quels étaient les objectifs impérialistes atteints (guerre des Balkans, guerres du Golfe, etc) alors que parallèlement des attaques massives contre les conditions d’existence des travailleurs étaient menées. Les années 2000 confirmèrent cette analyse que nous allions exposer dans le revue. A partir de là, sans précipitation, après quelques années, il nous parut opportun d’accompagner cette démarche par la mise en piste d’une structure d’intervention plus directement politique qui n’en est qu’à ses débuts ; nous ne sommes pas des excités spontanéistes. Comme nous ne nous reconnaissions dans aucune structure existante, nous pensâmes qu’il valait mieux consacrer notre temps à défendre nos propres mots d’ordre et analyses, même si par ailleurs, nous sommes prêts à discuter avec d’autres groupes ou formations pouvant être sur la même longueur d’ondes à propos de tel ou tel sujet. Nous ne transigeons pas sur l’essentiel : la critique du capital conduite par le mouvement ouvrier depuis ses origines et que nous essayons de prolonger.

Par ailleurs, dans la revue nous laissons parfois s’exprimer des personnes ne partageant pas nécessairement toutes nos positions mais dont la réflexion nous semble être pertinente. Vous remarquerez que certains textes sont signés, d’autres non. Pour notre part, nous nous en tenons à une revendication collective, au nom de la revue, de ce qui est écrit. C’est pour cette raison que ces textes ne portent pas de signature.

Quelle est votre manière de militer et quels sont vos buts, à court et long termes ? ( point de vu militantisme )

Le militantisme ne doit pas être erratique mais constituer un engagement sur la longue durée. Les conditions historiques ne sont guère encourageantes parfois dans un monde où prévalent l’individualisme et un certain isolement pour celui qui n’adhère pas aux valeurs dominantes.

En conséquence, il faut déjà mentalement prendre ses distances envers ces dernières et essayer de mettre ses actes en conformité avec ce que l’on pense. Pour autant, il ne s’agit pas de faire preuve de volontarisme exacerbé, de spontanéisme irréfléchi ; on ne peut se substituer au courant historique avec toutes ses pesanteurs à remettre en question. La fabulation individuelle ou entretenue en groupe ne remplace pas l’activité révolutionnaire que peut engager la classe ouvrière. Il faut rester réaliste et agir à son échelle.

Pour nous, il était important de maintenir l’existence de notre revue et de l’améliorer sous tous rapports. Notre sérieux a relativement payé sur ce plan. Voilà une réalisation militante. Par ailleurs, d’autres modes d’intervention et d’autres supports sont utilisés (les plus traditionnels) par l’OSRE. Nous n’avons pas une confiance illimitée à l’égard d’Internet, bien que nous l’utilisiions. Pour beaucoup de nos contemporains, cela reste un substitut virtuel à l’action concrète. Bien entendu nous ne possédons pas la panacée universelle pour transformer le monde.

Dans votre manifeste, vous déclarez vouloir sortir de la  » Technocratie Européenne » pour construire une autre Europe. Quelle vision avez vous de cette Europe ?

Considérations géopolitiques et lutte pour le socialisme sont au coeur de notre vision de l’Europe. Il faut obligatoirement relier les deux sous peine de dire rapidement des fadaises. Nous sommes à l’époque du combat pour la naissance et la consolidation d’un monde multipolaire, ce que ne peut souffrir la dynamique du capital. Il ne s’agit pas de faire bloc contre bloc capitaliste (impérialisme) mais de créer un monde viable. Un monde authentiquement multipolaire ne peut être issu que de la sortie du capitalisme. Ce dernier n’est porteur que de la tendance à la réalisation despotique de la Forme Capital. Les interventions impérialistes actuelles, un peu partout dans le monde, sous couvert d’ingérence humanitaire le prouvent amplement. Lutter contre celles-ci – et, d’ores et déjà, à partir de la critique de la politique atlantiste de la France – est le point de départ de notre intervention. Il faut corrélativement montrer que le capitalisme n’est point réformable, qu’il faut en finir avec celui-ci. S’il est possible de prôner un retour à la souveraineté nationale à l’intérieur de chaque pays européen afin de sortir du carcan de l’Europe technocratique, il ne faut pas oublier le contexte international. Les nations européennes devraient former une puissance alternative à l’impérialisme atlanto-sioniste. Alors, le combat pour le socialisme, respectueux des particularités nationales s’avère incontournable. Les ressources multiples existant sur le continent européen – et si on veut bien prolonger par une vision eurasiste (alliances souhaitables avec la puissance russe et ses alliés d’Asie centrale) – permettent d’envisager une réalisation socialiste à l’échelle continentale. Le capitalisme dans le monde ne s’éteindra pas comme par enchantement, la lutte de classe a une portée internationale et internationaliste (à distinguer du cosmopolitisme favorisant la vision unipolaire).

Vous revendiquez un socialisme véritable. Mais beaucoup d’ organisations politiques d’ obédiences différentes s’ en revendiquent aussi. Quels points vous séparent ?

Pour une réponse substantielle, nous vous renvoyons à la lecture de notre livre « Rébellion. l’alternative socialiste révolutionnaire européenne », aux éditions Alexipharmaque. Nous ne faisons que prolonger à l’époque contemporaine, ce qui a germé et s’est épanoui au sein du mouvement ouvrier révolutionnaire. Cela implique bien évidemment des critiques, des remises en question, le traitement de questions ayant été peu ou pas abordées initialement mais l’idée fondamentale est la même : mettre fin à la domination de la valorisation du capital, ce qui a pour corollaire la disparition des classes sociales et la réappropriation par l’humanité de son activité existentielle, in fine libérer la vie des contingences économiques engendrées par une activité aliénée (salariat). C’est pour ces raisons que nous ne sommes proches de pas grand monde parmi ceux qui, sans vergogne, osent se réclamer du socialisme alors qu’ils ne constituent que des fractions de l’appareil idéologique et politique du capitalisme. Nous ne présentons pas de dispositif utopique décrivant la société future, ce qu’attendent naïvement certains. La société sera ce que les hommes en feront en partant de leurs conditions d’existence, et celles-ci sont diverses en fonction de conditions matérielles et idéologiques à tel moment donné. C’est pour cela que le socialisme, s’il signifie bien un saut vers la généricité (une conscientisation du genre humain maître de sa praxis) ne peut se traduire par une uniformisation des conditions d’existence (cosmopolitisme, monde unipolaire) mais bien par un épanouissement du multiple sans fragmentation du genre humain. L’erreur, à doite comme à gauche (notions périmées depuis longtemps) est de confondre communisme avec despotisme unificateur ; c’est une parodie de la généricité humaine (indifférenciation généralisée des qualités humaines, adéquate à l’univers de la marchandise).

Que pensez vous du nationalisme Corse et la vision de Yann Fouéré de l’ Europe aux cents drapeaux ?

Tout d’abord, avouons notre relative méconnaissance de l’histoire du nationalisme corse ; nous sommes donc mal placés pour vous donner une réponse très précise sur ce point. Néanmoins la référence à Fouéré nous permet de nous prononcer sur un aspect de la question, mais qui ne nous paraît pas être le plus mineur. « La division de l’humanité en ethnies est antérieure à la division du travail et donc à l’existence des classes » écrivait le militant occitan François Fontan ; il appelait de ses voeux une nouvelle anthropologie, précisant que « les races ne forment plus de groupes humains concrets, mais se sont mélangées pour former des ethnies. […] Les races n’ont d’importance qu’au travers des ethnies, par les langues et les civilisations qu’elles influencent. » Marx quant à lui; voyait dans le facteur racial, une détermination de force productive, au sens large de capacité à produire et reproduire ses conditions d’existence. On voit donc que le problème est complexe, recouvrant des strates anciennes de l’histoire de l’humanité que la pensée unique actuelle voudrait éradiquer.

Face au rouleau compresseur de la modernité, des revendications identitaires se sont élevées, prenant parfois l’apparence de l’autonomisme ou de l’indépendantisme nationaliste. L’idée d’une Europe aux cents drapeaux ne nous paraît pas ridicule eu égard à la préservation de la richesse culturelle de notre continent, à sa diversité. Seulement, il faut éviter de poser le problème in abstracto, intemporellement. Les Etats européens n’ont pas tous la même histoire, certains furent plus centralisateurs que d’autres (la France en particulier), d’autres à la structure plus souple comme l’Empire austro-hongrois ont néanmoins éclaté pour des raisons précises, laissant la place au développement de nationalismes en partie discutables. Voir le cas complexe de la Yougoslavie également et son agonie sous les coups de butoir de l’impérialisme atlantiste, récemment. Concrètement, dans la situation actuelle, nous nourrissons une extrême méfiance envers la politique européiste bruxelloise qui en favorisant un certain régionalisme fait un travail de sape au profit des forces capitalistes internationales contre la souveraineté des nations constituées. Ces dernières pourraient constituer un obstacle à la globalisation capitaliste.

En France, les mouvements indépendantistes des peuples basque, corse etc. nous semblent avoir peu de chances d’aboutir en tant que tels. Si tel était le cas, dans les conditions actuelles, cela signifierait l’expression de la déliquescence de la nation française à son stade terminal dans un contexte de chaos produit par le système capitaliste. Donc rien de bon pour quelque peuple que ce soit! La solution souhaitable devrait donc être d’articuler le combat pour le socialisme à son enracinement dans une conscience, une mémoire historique populaire. Ne jamais se laisser instrumentaliser par les forces du chaos capitaliste (nous parlions ci-dessus de la tragédie balkanique et de l’exacerbation de micro-nationalismes au profit de la machine otanesque). Un socialisme sur le bon chemin n’a rien à craindre de la vivification de l’enracinement culturel, il s’en nourrit dans une perspective non muséale et non utopiquement conservatoire.

Merci à  Corsica Patria Nostra

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