Léo Malet et André Héléna : Le soleil n’est pas pour nous

  Léo Malet est décédé le 3 mars 1996 dans son HLM de Châtillon. Il laissait une œuvre qui fut un pied-de-nez au conformisme bourgeois qu’il avait toujours méprisé. Il est une des grandes figures de la noble tradition de la littérature populaire française et un rénovateur du genre « policier » durant la Seconde Guerre Mondiale.

Avec le personnage de Nestor Burma, il eut l’idée géniale d’enraciner son héros dans les différents quartiers d’un Paris qui avait encore une âme. Michel Marmin, qui fut son proche ami, évoque sa personnalité particulière dans un recueil d’article qui vient de paraître aux éditions Auda Isarn.

On découvre les nombreuses facettes souvent ignorées de Malet. Son expérience de jeunesse au sein du mouvement surréaliste et sa passion pour les collages et montages photos érotiques par exemple. Associé à l’auteur de Nestor Burma, ce livre nous fait découvrir un autre auteur de roman policier populaire, André Héléna. Partageant la même vision tragique de l’existence que Malet, le créateur de l’Aristo est une découverte pour nous. Et c’est tout le talent de Michel Marmin que de transmettre et faire connaître ce patrimoine de la littérature populaire française.

Editions Auda Isarn, 101 pages, 16 euros en vente sur le site d’Auda Isarn

Louis Alexandre

Nous avions réalisé un long entretien avec Michel Marmin ( « Léo Malet, un mystère de Paris » Rébellion 74 d’avril 2016 ) sur son amitié avec l’auteur de Brouillard au pont de Tolbiac

R/ Comment avez-vous croisé le chemin de Léo Malet ?

Mon épouse connaissait très bien l’œuvre de Léo Malet, et c’est grâce à elle que je l’ai découverte à mon tour, peu de temps d’ailleurs avant de l’avoir rencontré, au début des années 1970. Mes rapports avec lui se sont cristallisés lors de la parution, en 1974, du dossier que lui a consacré Matulu, journal littéraire anticonformiste fondé en 1971 par Michel Mourlet et dont j’ai été l’un des tout premiers collaborateurs et actionnaires, avec Alfred Eibel, Roland Duval et Jean-Pierre Martinet.

À l’époque, l’ancien anarchiste et surréaliste Léo Malet commençait à sentir le fagot. Revenu de ses illusions politiques et farouchement anticommuniste, cet ancien proche de Trotsky se sentait de plus en plus à l’aise dans les milieux intellectuels de droite et même, disons-le, d’extrême droite.

Nous nous sommes très vite merveilleusement entendus : je me prévalais à l’époque de la Révolution conservatrice, lui se définissait comme « anarchiste conservateur ». Autant dire qu’à nous deux, nous formions une belle brochette d’anarchistes de droite ! Nos liens se sont soudés lors de la réédition de ses Poèmes surréalistes par Alfred Eibel en 1975, pour laquelle j’ai fourni une petite étude, le premier des nombreux écrits que son œuvre m’a inspirés. Je ne vais pas en faire ici le catalogue, et je me bornerai à signaler les plus significatifs : une préface à la réédition de Mort au bowling chez Néo en 1982 et la présentation de son Journal secret, dont j’étais le légataire et dont j’ai assuré l’édition au Fleuve Noir en 1997, un an après sa mort, avec la complicité amicale de Francis Lacassin.

R/ Son existence débute marquée par le destin et il traversa plusieurs années de vaches maigres. A-t-il toujours été conscient de la fragilité de la vie et de sa dimension tragique ?

J’ai recueilli assez de confidences de Léo Malet pour pouvoir affirmer sans l’ombre d’une hésitation que sa vie fut habitée de bout en bout par un sentiment tragique, ce dont témoigne à l’envi sa poésie.

Malet voyait la vie en noir, il broyait du noir en permanence, mais il avait l’élégance de donner le change en maniant l’ironie et la farce avec un art consommé.

Combien de fois, après un dîner bien arrosé et plutôt joyeux, je l’ai raccompagné chez lui, dans son HLM de Châtillon-sous-Bagneux, pour le retrouver envahi par des idées de suicide. Cette tendance a fini par le dominer complètement à la fin de sa vie. La dernière fois que je l’ai vu, il m’a remis le manuscrit de son Journal secret, à charge pour moi de l’ouvrir après sa mort et d’en faire ce que bon me semblerait. Le lendemain matin, je lui ai téléphoné comme convenu, mais le téléphone sonnait dans le vide. Quelques heures après, son fils Jacques me téléphonait pour me dire que son père avait été trouvé mort sur sa chaise, devant sa grande table envahie de pipes, de pots à tabac, de journaux, de livres, de courrier… Je me suis toujours demandé s’il n’avait pas hâté sa propre fin et donné un coup de pouce au destin.

Je dois ajouter que sa mélancolie avait été singulièrement aggravée par l’impuissance sexuelle qui l’avait frappé après la mort de son épouse. Or, chez Malet, l’amour des femmes et le plaisir physique étaient les seuls arguments capables de faire pièce à un nihilisme qui avait fini par faire de lui un pur réactionnaire. Son impuissance était d’autant plus tragique que sa libido, elle, était plus que jamais effervescente !

R/ A son arrivé à Paris en 1925, il fréquenta le milieu libertaire et le foyer végétalien de la rue de Tolbiac. A la fin de sa vie, il sera dénoncé pour ses liens avec l’extrême droite. Comment a t-il jugé son parcours anar ?

Bien entendu Léo Malet n’a rien renié de son passé anarchiste, trotskyste et surréaliste. Mais je crois que la période de l’Occupation et de la Libération l’a à jamais dégoûté de la politique, avec le sentiment de s’être fait avoir par tous les prophètes des mondes meilleurs. Après avoir marché aux utopies dans sa jeunesse, il a bien vu qu’on ne changerait pas l’homme et que le slogan « changer la vie » de Rimbaud, repris bêtement par Jean Guéhenno et répété jusqu’à la nausée et l’imbécillité par les socialistes, ne pouvait conduire qu’au Goulag.

L’admiration et la sympathie que lui vouaient des historiens et des critiques incontestablement de droite comme Jean Tulard et Jean Bourdier n’est évidemment pas étrangère à cette évolution. Cependant, il est un point fondamental sur lequel Malet n’a jamais varié : c’est son culte de l’amour fou et son admiration pour André Breton, auquel il est resté indéfectiblement fidèle. En ce sens, je le répète, Malet était bien un « anarchiste de droite » ou un « anarchiste conservateur » !

R/ Il fit plusieurs incursions au cinéma comme figurant, notamment dans Le Quai des brumes de Marcel Carné ou Casque d’or de Jacques Becker. Quels étaient ses goûts en la matière ?

C’était très curieux. Il avait, profondément, des goûts tout à fait classiques, avec un penchant pour les comédies américaines, surtout celles où les actrices dévoilaient généreusement leurs jambes, et pour le réalisme poétique français qui en était l’opposé. Mais dans les films de Carné, du moins ceux écrits et dialogués par Jacques Prévert, il retrouvait l’écho de ses engouements littéraires et poétiques de jeunesse, et aussi le souvenir d’un Paris populaire qu’il voyait disparaître avec rage et amertume. La destruction du vieux Paris par l’idéologie pompidolienne aura probablement été, avec son impuissance sexuelle, le plus grand drame de sa vie.

R/ Quel regard a-t-il porté sur son travail de romancier ?

D’abord, Léo Malet considérait que sa poésie constituait le cœur de son œuvre, et, non moins justement, il estimait qu’il avait atteint dans ce domaine une sorte de sommet.

Certains de ses poèmes comptent parmi ce que le surréalisme a produit de plus convaincant et de plus fort, ce qui lui a d’ailleurs été reconnu par ses pairs, je pense notamment au grand poète Yves Martin.

Quant à ses romans policiers, il était fier de ne les avoir jamais pris à la légère et d’avoir eu à cœur de marier harmonieusement le langage parlé et populaire de ses personnages et une syntaxe française très travaillée, voire précieuse. Il était à la fois l’héritier de Madame de La Fayette et de Louis-Ferdinand Céline, écrivain qu’il admirait éperdument.

Mais il était conscient que si aucun de ses romans, même ceux qu’il écrivait sous pseudonyme dans les années 1940-1950, n’était indigne de la haute idée qu’il se faisait de la littérature, ceux qu’il avait nourris de sa propre expérience de la vie atteignaient indéniablement à une dimension supérieure, je pense en particulier à 120, rue de la Gare, à Brouillard au pont de Tolbiac et aux trois romans composant sa Trilogie noire. Mais, je le répète, il plaçait son œuvre poétique au-dessus de son œuvre romanesque, et à juste raison me semble-t-il.

R/ La redécouverte de son œuvre doit beaucoup à l’illustration par Tardi de nombreuses aventures de Nestor Burma. Quels furent leurs rapports ?

C’est évident, même si on n’est pas obligé d’applaudir sans condition au travail de Tardi. Malet s’abstenant, même devant moi, de formuler un jugement sur ce travail, par reconnaissance probablement, je me permettrai de vous donner mon avis. Tardi réussit admirablement ses adaptations, ses découpages sont exemplaires. Il a le génie des décors et des ambiances, et Malet n’aura eu qu’à se louer de la résurrection graphique, dans les albums de Tardi, du Paris de Nestor Burma.

En revanche, je trouve Tardi totalement nul pour les physionomies : ses personnages ont tous des têtes de pommes de terre et, pour trouver une femme sexy, il faut se lever de bonne heure, un comble quand on sait que l’érotisme et le sex-appeal sont des ressorts majeurs de l’œuvre et de la psyché de Malet !

Quant aux rapports que Malet a pu entretenir avec lui, je n’en sais trop rien, nous en avons peu parlé. Mais je doute que ces rapports fussent très chaleureux. J’ai un peu connu Tardi, l’ayant fait travailler aux Éditions Atlas, et je dois dire que je conserve un mauvais souvenir de cet homme sinistre et peu sympathique au sens propre du terme. De plus, cet ornement de la gauche pensante a toujours pris soin de se démarquer d’un écrivain dont il réprouvait les idées politiques… Notamment à sa mort, où il ne s’est pas distingué par son élégance.

Collage érotique de Léo Malet

R/ Amoureux des femmes, Malet avait un rapport très particulier à la gente féminine ? Et des collections très particulières aussi ?

Non, il avait un rapport on ne peut plus normal. Il aimait les femmes pour leur esprit et pour leur corps, il leur vouait même une espèce de vénération. Il les aimait libres et libertines, sans préjugés, mais non sans pudeur, ce qui peut paraître paradoxal mais qui, en réalité, ne l’est pas. C’était chez lui une attitude de gentilhomme, et si les femmes l’adoraient c’est que le commerce qu’il entretenait avec elle était caractérisé par une extraordinaire délicatesse et empreint d’un respect profond. À leur sujet, je ne l’ai jamais entendu prononcer un mot grossier, vulgaire, ordurier. En un mot, c’était le contraire d’un « machiste » et, à cet égard comme à bien d’autres, Nestor Burma est bel et bien un autoportrait.

En revanche, et comme Burma encore, Léo Malet était un grand fétichiste devant l’Éternel : il avait une véritable passion pour la soie et les talons aiguilles, comme en témoignaient en effet ses collections et les images parfois très crues qu’il découpait dans des journaux et avec lesquelles il confectionnait des collages insolites, très suggestifs et très marrants, dans la meilleure tradition surréaliste.

R/ Que pensait-il des adaptations de ses romans au cinéma et à la télévision ?

Pas beaucoup de bien… En ce qui concerne les films, je ne saurais lui donner tort. Même le premier, 120, rue de la Gare, avec René Dary, n’arrive pas à la cheville du roman, et la réputation dont il bénéficie est à mes yeux tout à fait surfaite. Le film de Bob Swaim, La Nuit de Saint-Germain-des-Prés, ne vaut guère mieux, malgré une certaine élégance décorative, mais Michel Galabru était encore moins crédible en Nestor Burma que Dary. Et ne parlons pas de Michel Serrault, tout à fait grotesque dans Nestor Burma, détective de choc. Quant à l’ahurissant Énigme aux Folies Bergère, c’est peut-être tout simplement l’un des plus mauvais films de toute l’histoire du cinéma français.

Le bilan est donc plus que médiocre, et Malet regrettait assez tristement de n’avoir pas eu, comme Raymond Chandler, un Humphrey Bogart et un Howard Hawks pour donner à son œuvre une postérité cinématographique digne de ce nom.

Il n’était pas très satisfait, non plus, de la série « Nestor Burma » à la télévision, mais, là, je pense qu’il avait tort et que son humeur dépressive avait quelque peu obscurci son jugement. D’abord parce que Guy Marchand a vraiment su incarner avec brio le personnage, de façon à mon avis aussi convaincante que Bogart en Philip Marlowe, ensuite parce que si tous les films de la série ne sont pas des chefs-d’œuvre, il est au moins trois ou quatre belles réussites, au premier rang desquelles je placerai le Brouillard au pont de Tolbiac, magistralement adapté et réalisé par Jean Marbœuf, un peu grâce à moi d’ailleurs. Malet, cette fois, voulut bien le reconnaître !

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