Le Land Art : Art et Nature

Fin des années soixante, certains artistes ressentent le besoin, voire la nécessité de faire éclater l’espace de la toile ainsi que de s’émanciper face aux lieux d’expositions qui leurs sont habituellement consacrés, tels que les musées ou autres galeries d’art privées. Ces artistes, soucieux de voir un environnement chéri de plus en plus menacé, vont se confronter à la fascinante immensité des déserts, ou bien, vont tenter de capter les merveilles que nous offre le cosmos. D’autres, plus patients, vont tout simplement créer à travers l’élaboration de jardins. Le paysage devient donc l’essence même de leur art. Ces artistes, ou plutôt ces inventeurs, vont tous entre rêverie, espoir et pensées primitives contribuer à ce que l’art se répande enfin au-delà de la toile, créant ainsi des rapports nouveaux entre l’art et la nature.

La Nature comme objet de plaisir, de curiosité et d’effroi

Kenneth Clark, grand historien de l’art d’origine anglaise, dans son ouvrage « Landscape into Art » (L’Art dans le paysage), ouvrage qui traite de la peinture, s’appuie sur l’idée que le mot Landscape/Paysage désigne une réalité et/ou sa représentation, ce à l’inverse de « portraits » ou autres « nature morte ». L’art du paysage ainsi que le Land Art, mouvements artistiques actuels, sont souvent traités comme « équivalents approximatifs » et désignent le plus souvent un art qui s’exerce physiquement dans le paysage.

«Nous sommes entourés de choses que nous n’avons pas créées; écrit Kenneth Clark, et qui ont une vie et une structure différente des nôtres: les arbres, les fleurs, les prairies, les rivières, les collines, les nuages… Pendant des siècles, elles ont été pour l’homme objet de plaisir aussi bien que de curiosité et d’effroi […] Elles ont constitué à la longue une entité à laquelle nous avons donné le nom de nature, et c’est à travers la peinture de paysage que nous pouvons saisir les diverses formes qu’a pris notre sentiment de la nature»

L’esprit de révolte ambiant au sein de la jeune génération de la fin des années soixante est sur le point de faire exploser le système marchand ainsi que les traditionnels lieux d’exposition. Robert Smithson, artiste majeur du Land Art Américain évoqua le fait que « Le musée sape notre confiance dans les données des sens. […] L’art s’installe dans une prodigieuse inertie […], les choses s’aplatissent et se fanent ». C’est la même peur face à une scène artistique engorgée et étouffante, le même sentiment que « Les musées, les collections sont bondés », que « Les planchers s’écroulent » qui poussera de nombreux artistes européens (essentiellement anglais) et américains, à rompre avec l’espace fermé qu’est l’atelier pour le Land, le sol, le terrain, le paysage.

Il serait néanmoins précipité de parler de « Retour à la nature », car bien que l’on retrouve dans les préoccupations autour de ce nouvel art un désir de méditation romantique, ainsi qu’une forme de retraite contemplative, la nostalgie d’une douceur pastorale, ou encore une idée écologique, il est évident que le choix de cet environnement naturel est également dicté par des considérations théoriques ou sociologiques et politiques avec la critique des circuits marchands. Le contact avec la nature sera parfois bien plus de l’ordre du rapport de force que de l’harmonie et de la plénitude.

Un maître cruel

La terre devient donc une sorte de lieu d’affrontement, un théâtre de la catastrophe. Robert Smithson citant Malcolm Lowry, écrivain et poète anglais, dira à ce sujet que « La terre, sujette au cataclysme, est un maître cruel. »

Dorénavant, les artistes font œuvre dans la nature, et bien évidemment ils se retrouvent contraints à apprendre à produire avec celle-ci. Un autre problème va se poser à eux, celui d’être visible, de se distinguer au sein de cette même nature tout en l’utilisant. A partir de ce moment-là la simple imitation de ses formes ne leur est plus permise.

Certains artistes néanmoins, tels que Richard Long artiste Anglais avec son œuvre « Line made by walking », Robert Smithson avec son œuvre « Spiral Jetty », Andy Goldsworthy, lui aussi d’origine britannique et ses assemblages de glaçons, ainsi que Nils-Udo artiste plasticien allemand qui nous offres ses délicats agencements, réussiront avec brio à relever le défi.

Bien que ces œuvres-là réussissent avec grandeur à rattacher l’art à la nature elles restent néanmoins des artifices voués à disparaitre avec le temps, d’où le recours à la photographie réglant ainsi les problèmes d’immortalisation, de diffusion et d’empreinte sur le temps.

Le corps à lui aussi dans le Land Art une place importante, le corps tel une image, un outil, et enfin le corps tel qu’un corps doit être avec ses fonctions et possibilités.

L’artiste anglais David Tremlett, en 1972, va utiliser son corps comme un moyen de le transporter où il le désire, ce même corps en le transportant va lui permettre de découvrir et de pouvoir transmettre. En effet, dans son œuvre « The spring recordings » David Tremlett parcourt les comtés d’Ecosse, dans ce voyage en pleine nature il enregistre quatre-vingt-une cassettes d’une demi-heure chacune ou sont immortalisés les bruits d’animaux, les chants des oiseaux et les sifflements du vent, autant de sons qui l’ont accompagné dans sa route. Les quatre-vingt-une cassettes sont ensuite exposées sur une étagère. De cette œuvre pourtant silencieuse émane le sentiment d’être plongé en pleine nature et l’imaginaire du spectateur est ici vivement sollicité par le manque de cette nature.

L’observatoire est également un thème récurrent. C’est Robert Morris, artiste américain qui a l’idée en 1971 en Hollande, de présenter une première version de son observatoire. Robert Morris dit au sujet de sa création « Je n’ai pas eu l’idée de produire un objet, mais de donner forme à l’espace. »

L’observatoire étant par définition ouvert à l’extérieur, au monde, il devient une sorte de « Machine à voir ». Le temps, comme dans toute l’histoire de l’art et de l’existence, est là encore une notion très présente. Avec cette œuvre qui est un espace ouvert sur le vaste ciel, la temporalité humaine, de par le temps de création et l’appréhension de l’œuvre, vient se confronter à une autre forme de durée, celle des cycles de l’univers.

De par la sobriété géométrique de ses formes, l’observatoire est considéré, en tant que sculpture, comme appartenant au vocabulaire contemporain minimaliste. Pourtant par bien des aspects il se veut être délibérément archaïque. Malgré cela, c’est pourtant bien à l’immensité et à la profondeur du ciel, comme à l’alternance des saisons que l’observatoire nous renvoie.

Une oeuvre éphémère

On ne peut parler du Land Art sans parler du caractère éphémère de ses œuvres. Toutes ont en effet comme point commun de devoir un jour plus ou moins proche disparaître. Que ce soit la peinture de sable de l’artiste Indien Joe Ben Junior, ou bien les tapis de pollen de l’artiste Allemand Wolfgang Laib, sans oublier la superbe œuvre de l’artiste Suisse Markus Raetz qui, se laissant porter par la beauté superbe de l’éphémère et de la disparition, dessina sur le sable un homme accroupi qui dessinait sur le sable et photographia, à marée montante, la frange d’écume venue entamer son dessin. Qui effaçait ainsi dans le même magique et précieux instant l’œuvre et l’image de l’artiste démontrant qu’il y a de la beauté et de l’élégance dans l’éphémère.

Ces œuvres, qu’elles soient primitives ou modernes doivent leur force suggestive à leur impermanence, défient tout désir d’approbation.

Pour de nombreux artistes, aujourd’hui, travailler dans, et/ou avec la nature est devenu un geste qui s’impose à eux comme une évidence. Diderot voyait venir le temps où les savants s’effaceraient devant les poètes, les moralistes, les artistes, plus capables qu’eux, pensait-il, de nous enseigner les vérités de cet objet déjà si difficilement définissable que l’on appelle « Nature ». L’histoire ne semble pas lui avoir donné raison.

Et bien que l’on ne dénonce jamais assez le fait que chaque artiste à travers son art tente de refléter le pensée de son époque, une question subsiste, -Quelle image de la nature l’artiste est-il en train de forger ? Le temps ne s’est sans doute pas assez écoulé afin que nous puissions y répondre. Nous pouvons juste imaginer ou du moins supposer que la nature apparaîtra comme inquiète, meurtrie, contradictoire et éclatée. Espérons qu’il puisse en être autrement.

Ellie L.

Liste des artistes considérés comme acteurs et créateurs majeurs du Land Art :

Joseph Beuys, artiste allemand, 1921-1986

Ian Hamilton Finlay, artiste écossais, 1925-2006

Walter De Maria, artiste américain, 1935-2013

Robert Smithson, artiste américain, 1938-1973

Paul-Armand Gette, artiste français, 1927

Nils-Udo, artiste Allemand, 1937

Richard Long, artiste britannique, 1945

Hamish Fulton, artiste britannique, 1946

Giuseppe Penone, artiste italien, 1947

Wolfgang Laib, artiste allemand 1950

Andy Goldsworthy, artiste britannique, 1956

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