Entretien avec Nicolas Fabre – Le retour à la terre : mythe ou réalité ?

 

Pratiquant la permaculture depuis plus de dix ans, Nicolas Fabre fut un de ces jeunes citadins qui aurait pu continuer une vie sans véritable souci, oubliant dans la fête, la fumée ou l’alcool, le vide de son existence. Pour lui, tout quitter et partir, c’était ne rien quitter en réalité, c’était pouvoir, en se confrontant à la nature, se confronter à lui-même, tirer sa subsistance de son seul travail, apprendre durement parfois ce que des générations d’hommes ont pratiqué avec succès, tout en découvrant des techniques nouvelles ; c’était s’enraciner dans une terre pour vivre enfin debout.

R/ Quelle est l’origine de votre retour à la terre ? Pensez-vous que cela soit possible pour n’importe qui ?

Je suis un enfant du monde urbain, parents bobos, milieu bobo, j’étais destiné à devenir comme eux. C’est précisément parce que ces gens vivent aussi en vase clos qu’ils ne se rendent pas compte qu’ils développent certains de leurs traits jusqu’à la caricature. C’est cette caricature qui m’a rendu ce milieu insupportable.

J’ai donc commencé par une période un peu vagabonde où j’ai rejeté la société dans son ensemble avec violence. C’est au cours de ces années de rébellion adolescente que j’ai fréquenté le milieu des punks à chiens et autres individus en dérive physique et morale.

Il m’aura fallu passer par cette forme de contestation « gauchisante » et stérile pour comprendre que mon refus de la société moderne ne devait pas forcément s’exprimer par la destruction et le rejet. Au contraire, il fallait que mon refus s’accompagne d’une construction, aussi élémentaire soit elle. Je me suis donc intéressé, avec mon frère, aux thématiques liées à l’agriculture et au monde rural en général. Ce fut le début d’une aventure dans laquelle je me trouve toujours embarqué dix ans plus tard.

En ce qui concerne votre deuxième question, j’aimerais vous répondre par un « oui » catégorique. Je ne peux que souhaiter aux gens appartenant à mon peuple de retourner vers un mode de vie plus sain. Malheureusement, la réalité est souvent bien éloignée de nos fantasmes. Le monde rural est un monde plus authentique mais aussi plus dur. Pour un jeune ayant passé toute sa vie dans une grande ville et habitué au confort moderne, le choc peut s’avérer rude. Nous l’avons récemment expérimenté avec E&R, l’un des nôtres s’est rendu dans une ferme achetée en commun l’an dernier. La violence du changement de vie et l’isolement social ont eu raison de son engagement, pourtant sincère, au bout de seulement quelques mois.

Je vous dirais donc qu’en théorie, la démarche est intéressante pour tout le monde. Quant au retour radical à la terre tel que je l’ai entrepris, non, il n’est pas accessible à tous. Tant pour des raisons financières que de résistance psychologique.

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R/ L’autosuffisance et la maîtrise de ses besoins semblent-elles la voie vers l’autonomie ?

En partie, dans la mesure où l’autosuffisance alimentaire et énergétique nous rend étonnamment libres. C’est un idéal que je poursuis et que je n’atteindrai sans doute jamais. Toutefois, je ne voue pas un culte absolu à l’autonomie. Certes il s’agit d’un beau concept, mais poussé dans ses ultimes retranchements, il peut vite devenir l’expression d’un individualisme que je combats. Ma démarche consiste bien plus à redécouvrir une forme d’interdépendance saine (parler à son voisin, « commercer » avec un éleveur, renouer avec sa famille) et non pas à être obsédé par une recherche de l’autonomie absolue.

R/ Comment subvenez-vous à vos besoins ? L’Etat vous laisse-t-il libre de vivre selon vos propres règles ?

Soyons tout à fait honnêtes, je n’ai pu me lancer dans cette aventure que grâce à un héritage. C’est à partir de là que j’ai pu poser les fondements de mon indépendance en achetant le terrain sur lequel j’ai tout bâti : mes potagers, mes vergers, ma maison.

Les débuts n’ont pas été faciles pour autant. Pour vous faire un résumé, je me suis d’abord installé sur mon terrain avec mon frère, nous n’avions strictement rien si ce n’est une envie folle de bâtir. Notre hygiène était plus que sommaire et ne mangions que des pâtes achetées au supermarché par dizaine de kilos. Bref, il s’agissait d’un retour à l’âge des cavernes très éloigné de l’image romantique de la « vie aux champs » de certains de mes lecteurs lorsqu’ils achètent mon livre.

Quant à ma relation à l’État, j’essaie de la gérer intelligemment. D’un côté, l’État est aujourd’hui si largement influencé par les lobbys agroalimentaires qu’il surveille avec beaucoup de défiance toute forme d’expérience agricole alternative. La législation tend de manière chaque fois plus claire à aliéner les acteurs du monde rural aux catalogues de vente Monsanto, on l’a vu récemment avec l’interdiction absurde du purin d’orties.

Toutefois, je parle d’une gestion intelligente de notre relation avec l’État dans la mesure où on peut profiter de certaines de ses failles. J’en veux pour exemple les aides sociales qui ont servi dans mon cas à affronter les moments les plus difficiles. J’encourage sur ce point toutes les personnes de notre mouvance à en faire de même s’ils souhaitent s’installer à la campagne, nous devons faire feu de tout bois pour nous réapproprier notre terre.

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R/ Pouvez-vous présenter l’idée de permaculture que vous évoquez dans votre livre ?

Le concept de permaculture a été introduit dans le monde de l’agriculture alternative dans les années 1970, en particulier sous l’influence des Australiens David Homgren et Bill Mollison.

Pour faire court, il s’agit de cultiver dans un même espace des variétés très différentes en créant une complémentarité entre elles. Cette méthode présente l’avantage d’être pérenne, en dehors de celui de fournir à nos lieux de culture des protections naturelles qui nous permettent de moins recourir aux pesticides, engrais etc.

Par ailleurs, j’entends tout de même préciser que ma démarche et mon livre sont très éloignés de ce qu’une personnalité comme Pierre Rabhi a pu entreprendre de son côté. Lorsque KontreKulture est venu à ma rencontre, j’ai accepté de m’inscrire dans leur démarche dans la mesure où KK ne me proposait pas d’écrire une énième méditation poétique sur la beauté du retour à la nature. Le livre Mon Retour à la terre se veut avant tout un manuel pratique, dispensant des connaissances concrètes permettant au lecteur d’avoir des bases sérieuses pour son installation à la campagne. J’insiste sur ce point car c’est finalement ce qui m’a fait le plus défaut en m’installant loin de tout ; à cette époque je n’avais pas besoin d’élégies pastorales mais de savoir quelle race de cochon acheter et en quelle période de l’année planter mes tomates.

R/ Votre démarche se rattache-t-elle à une conscience écologiste ?

Elle a fini par s’y rattacher mais ne l’était pas au départ. La motivation première de mon retour à la terre relevait bien plus d’une nécessité existentielle que d’une sensibilité particulière aux problématiques environnementales. Il s’agissait pour moi de couper les ponts avec une société dont la violence morale et l’absurdité m’étaient devenues insupportables.

Ce n’est qu’en découvrant sur le tas l’extraordinaire richesse de notre patrimoine naturel, la beauté de nos paysages et de nos savoirs agricoles qu’un souci de préservation écologique est né chez moi. Je sais que cela peut paraître surprenant tant la démarche de nos contemporains est en général exactement l’inverse de la mienne. Beaucoup d’écolos s’installent à la campagne comme s’il s’agissait de l’ultime étape de leur vie militante. Pour moi ce n’était pas le cas, « retourner à la terre » était une question de vie ou de mort. Lors des premières années qui ont suivi mon installation à la campagne, c’est ce caractère radical et profond de mon engagement qui m’a permis de tenir le coup.

R/ Vous évoquez votre expérience de la vie en communauté dans votre livre. Comment réussir ce pari ?

C’est effectivement un pari démentiel. La vie communautaire, dans un sens strict, et telle qu’elle était entendue dans les années 70 est à proscrire. Ces modes de vie fondés sur le partage intégral sont très beaux sur le papier mais se révèlent de véritables incubateurs de conflits dans la réalité. Dans une communauté, en cas de confrontation, d’infidélités conjugales ou de simples mésententes vous serez obligés de tout faire, je dis bien tout, en compagnie de personnes dont la présence vous indispose.

Cependant l’autre extrême n’est pas souhaitable non plus, je vous parlais tout à l’heure de ce camarade n’ayant pas supporté la violence de l’isolement. C’est aussi un risque. Pour toutes ces raisons, je recommande des projets concertés entre plusieurs familles qui, sans vivre sous le même toit, pourraient toutefois former une communauté où la notion de propriété privée ne serait pas pour autant tabou. Cela me semble plus judicieux tant pour des raisons économiques qu’émotionnelles.

Mais vous me direz que bien des gens ont du mal à motiver leurs amis ou leurs proches et se retrouvent donc seuls dans leur retour à la terre. C’est vrai et je comprends tout à fait la préoccupation de ces personnes. Dans ce cas, je les invite à ne pas reproduire les erreurs que j’ai commises. Il n’est pas souhaitable, par exemple, de se détacher totalement de ses anciennes relations, la logique de la « table rase » n’a jamais donné rien de bon. En coupant tous les ponts, vous risquez tout simplement de vous retrouver seul et donc fragilisé matériellement et psychologiquement. De la même manière, ne vous découragez pas suite aux premiers contacts avec les « locaux » qui souvent peuvent être rudes. Faîtes en sorte de vous faire respecter, tout en étant extrêmement humbles vis à vis d’eux, ce n’est que de cette manière que vous parviendrez sur le long terme à reformer un tissu social viable et à construire des relations dignes voire amicales.

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A lire :

Nicolas Fabre, Mon retour à la terre – Guide du néo-rural, Editions Kontre Kulture, 369 pages. 17 euros.

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