Entretien avec Wilfrid Chevalier : L’autonomie alimentaire par la permaculture
Wilfrid Chevalier pratique la permaculture depuis plusieurs années. Dans un très bon guide, il explique son cheminement dans le domaine et aide à débuter dans une démarche d’autonomie alimentaire.
R/ Quelle est la philosophie et les fondements de la permaculture?
La permaculture est une contraction de l’expression anglaise « permanent agriculture », en français « agriculture permanente ».
Il s’agit de considérer les productions vivrières comme étant indissociables des écosystèmes dans lesquels elles s’intègrent. Le jardin, le verger et les élevages deviennent alors des lieux où les productions à destination des hommes sont réalisées en suivant les principes de la nature par mimétisme.
L’homme, par sa pratique, ne cherche donc plus à s’affranchir de la complexité du vivant, mais à en faire partie. Il sort de la lutte pour entrer pleinement en coopération — voire en symbiose — avec cet équilibre fertile.
Concrètement, cela consiste à produire le plus possible en respectant ce qui est observable dans la nature. Les productions deviennent alors une partie d’un tout plus grand. S’imbriquant, se complétant, se protégeant et se nourrissant des autres éléments constituant ces environnements dédiés à des productions animales, végétales et/ou fruitières. Le tout en synergie !
R/ On constate en vous lisant que toute démarche d’autonomie alimentaire repose sur l’observation,la collecte des expériences du passé et l’expérimentation dans le cadre de la nature. La permaculture est-elle un élément d’uneapprocheholistiquedel’écologiepour vous ?
Totalement. Merci pour cette question, qui nous amène à développer la dualité de cet exercice : la quête d’équilibre entre le sauvage intégral et la production vivrière.
Depuis la sédentarisation, l’homme a cherché à maximiser l’efficience des productions alimentaires. C’est logique, vital même. Pour observer, l’homme a besoin d’isoler, de mesurer, de comprendre en simplifiant le modèle analytique. Et c’est une bonne chose. Isoler une culture permet, avec nos limitations intellectuelles, de réussir à produire.
Le modèle d’agriculture traditionnelle repose sur cela, et il a nourri l’humanité depuis des millénaires. Il y a donc un empirisme fonctionnel à préserver, tout en augmentant l’intégration au modèle naturel.
Le mot « écologie », étymologiquement : du grec oikos(la maison) et logos(la science, l’étude, le discours). L’écologie serait donc « l’étude de l’habitat ». Cette définition me semble un peu limitante. Elle enferme la compréhension dans un lieu, et dans une attitude qui découle de la seule connaissance humaine et de sa capacité à en parler. Je préfère le terme d’attitude symbiotique. Et en effet, il s’agit bien d’une approche holistiquede la subsistance.
La dualité de cet équilibre nature/homme repose sur des critères énergétiques : Quelles ressources sont engagées pour quel résultat ? Une notion de rendement qui dépend de la pratique et de l’organisation. Pour faire simple : combien de jardiniers ou de paysans pour combien de bouches à nourrir ? Et de quelle manière produire ? De ces questions découlent les modèles organisationnels.
La permaculture s’inscrit merveilleusement dans le contexte de production vivrière familiale. Elle propose à la fois une faible dépense énergétique, une ouverture au vivant qui s’autorégule, et une production maximisée par l’effet de synergie.
Mon approche de l’autonomie alimentaire intègre ainsi tous les paramètres :
- écosystémiques, pour favoriser la vie ;
- organisationnels, pour permettre l’efficacité ;
- culturels et culturaux, pour la cohérence locale et agronomique ;
- historiques, pour apprendre des enseignements du passé ;
- philosophiques, car c’est là que s’enracine notre relation au vivant et aux autres.
L’autonomie alimentaire ne se limite pas au simple potager. Cela demande de considérer toute l’étendue des connaissances nécessaires. L’héritage des anciens, en termes de savoir-faire, est immensément précieux. Cumulé au travail que fait la nature elle-même, cela donne une efficacité impressionnante. Cela laisse aussi du temps pour toutes les autres choses relatives à la production alimentaire : du petit élevage — lui aussi intégré à l’écosystème — à la transformation des produits divers et variés.
R/Vous évoquez la pensée du Japonais Masanobu Fukuoka. Quels sont les enseignements que vous tirez de sa démarche ?
L’agriculture naturelle de Fukuoka est l’anti-péché originel. Ne plus cueillir le fruit de l’arbre de la connaissance. C’est la quête de l’Éden, le jardin originel retrouvé par l’émancipation de l’orgueil.
Sa vision est en lien étroit avec l’esprit Christique. Je partage totalement son analyse : elle montre la cohérence entre la foi catholique et l’état de réceptivité nécessaire pour apercevoir l’étendue de la complexité naturelle — et son aspect miraculeux — avec des yeux d’enfant. Observer sans pensée discriminante. Connaître ce qui peut l’être, et l’utiliser sans en faire un dogme.
Laisser la place à ce qui nous dépasse. Pour cela, le mimétisme est le meilleur moyen de faire en acceptant de ne pas tout comprendre. Abandonner la volonté rassurante de contrôle, mue par la peur.
Cependant, il ne prône ni l’anarchie ni le chaos : il prône l’agriculture du non-agir ! Au lieu de se demander « que faire ? », il nous invite à nous demander : « qu’est-il possible de ne pas faire ? ». C’est la recherche d’efficacité en laissant la nature faire ce qu’elle fait mieux que l’homme. Une démarche qui réconcilie nos besoins avec le fonctionnement du vivant.
R/La capacité de résilience est un point de départ pour vous. Comment se préparer à cette phase de remise en cause radicale de notre mode de vie ?
La résilience est effectivement fondamentale. Être capable de traverser sereinement une période de changements des habitudes de consommation demande d’avoir mis en place des solutions temporaires adaptées. Car la résilience sert à répondre à un choc, un changement brutal. Il s’agit de quelque chose de temporaire, contrairement à la recherche d’autonomie qui relève du tempslong.
La condition première de toute résilience, c’est l’eau. Cela va d’un simple stock — valable aussi pour les produits essentiels (alimentaires, sanitaires ou énergétiques) — à la solidarité et la complémentarité avec l’entourage. Amis, voisins, producteurs locaux, mais aussi médecins, artisans…
La résilience s’incarne aussi au niveau cultural. Dans le modèle naturel, elle est possible par la multiplication des intervenant s et des possibilités. Si un organisme vient à avoir un problème, d’autres contribuent au maintien de l’équilibre.
Au jardin, si vous n’avez qu’une seule culture, la production repose sur cette seule ressource. En multipliant les espèces et les variétés, on sécurise la quantité de nourriture disponible en cas de problème. Le mot clé : décentraliser ! C’est valable pour tous les domaines. En gros : ceinture+bretelles. Avoir des solutions de secours.
Changer de modèle, c’est une occasion de se réapproprier la culture de l’anticipation, dans une époque de l’instantanéité. C’est un cheminement vers plus de liberté, d’indépendance au système marchand. Une occasion de créer du lien et d’acquérir des connaissances.
Un changement de fonctionnement implique un changement de mentalité : donc l’aspect mental est important. Le mental demande une introspection, une connaissance de soi et des solutions pratiques. Donc être résilient, c’est mettre en place des solutions.
R/Que recouvre votre idée de l’autonomie?
L’autonomie est quelque chose de durable, contrairement à la résilience. Donc produire ce que l’on n’achète plus.
L’autonomie, de mon point de vue, se divise en deux parties :
- l’autonomie partielle, celle des besoins primaires à l’échelle d’une localité ;
- l’autonomie complète, celle qui recouvre la production et l’approvisionnement de ressources très diversifiées, de matériels, à l’échelle d’un pays.
Dans les deux cas, la coordination et la complémentarité des connaissances, des outils, des savoir- faire, des ressources — mais aussi le savoir-être — en sont les piliers.
L’organisation, quant à elle, permet de maximiser les résultats. Nous voyons donc rapidement l’étendue de la tâche.
Mon ouvrage Vers l’autonomie alimentaireest fait pour sortir des rêveries utopistes de l’autonomie qui fleurissent un peu partout sur le web. Le but est de fournir des analyses lucides et des solutions pratiques aux gens, pour qu’ils puissent répondre à leurs besoins.
R/ Quels sont les principes de l’autonomie alimentaire?
La diversité, l’anticipationet l’accord profond avec son territoire. Chaque région a ses particularités de terroir et aussi climatiques. Il existe de nombreuses plantes, fruits et animaux adaptés aux conditions spécifiques de chaque lieu. La diversité augmente la résilience et multiplie les apports nutritionnels.
L’anticipation, quant à elle, est intimement liée à la saisonnalité et au respect des cycles du vivant. Pour faire simple : il y a un temps pour chaque chose. Les cultures s’accordent avec les températures et la quantité de lumière disponible.
Les animaux ont leurs cycles de reproduction, de ponte, et des besoins alimentaires liés aux saisons aussi. Adapter leur nourriture augmente leur confort de vie et leur capacité à produire, à croître.
Il y a aussi deux paramètres essentiels : le savoir-faireet l’organisation. Les journées sont trop courtes pour tout faire. Il faut savoir faire des choix et se concentrer sur ce qui relève du réalisable. Expérimenter aussi, mais pas la fleur au fusil : en héritant des retours d’expériences de ceux qui nous ont précédés.
L’autonomie n’est pas une promenade dans les mythes et légendes, mais un ancrage pragmatique, où les idées se confrontent au réel. Il ne peut y avoir d’idéologie déconnectée : seulement une liberté de l’usage et du temps. En somme : choisir en conscience ce qui relève du possible, et s’entourer de personnes aux compétences complémentaires.
R/ Vous évoquez le modèle communautaire médiéval ainsi que « l’étalon solidaire » pour décrire ce qui pourrait naître de la transformation de l’autonomie. La crise à venir est-elle en cela une chance de rebâtir sur des bases saines la société ?
Comme je le disais, l’histoire est riche d’enseignements. L’organisation de la société médiévale, à l’époque de Saint Louis (au XIIIᵉ siècle), a permis le développement des corporations de métier.
Si le club des Jacobins a choisi comme première mesure, le 4 août 1789, d’interdire les corporations, ce n’est pas un hasard ! Cette organisation des métiers était une entrave au monde marchand… et un gage d’excellence productive. Or, le monde crève de cet esprit marchand parasitaire. Tout modèle de société souverain maîtrise sa monnaie.
C’est de là qu’est née cette idée d’étalon solidaire: Baser la valeur des choses sur leur vertuet réglementer les échanges, c’est la clé de l’émancipation du veau d’or. Tout grand changement naît d’un contextefavorable. Nous vivons une époque de déséquilibres, donc une période riche en possibilités, en un certain sens !
Je ne pense pas que la crise soit à venir. Elle est: incarnée, sournoise, grandissante à mesure que les changements individuels se font attendre.
Je ne crois pas aux grands soirs, ni aux groupements révolutionnaires. Je pense que c’est un leurre. Une histoire séduisante, qui maintient les foules dans l’attente d’un sauveur.
Le « point de bascule », c’est une somme de changementsi ndividuels. Lorsqu’une portion suffisante de la société a opéré ce changement, alors le contexte rend possible une transformation organisationnelle à l’échelle globale.
Donc si nous voulons vivre libres, incarnons à notre échelle cettel iberté. Dieu fera le reste.
A lire :
Wilfrid Chevalier,, Vers l’autonomie alimentaire, Kontre Kulture, 246 pages, 19,50 euros. A commander chez https://kontrekulture.com

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