Entretien avec Marc Laudelout : Céline et les femmes 

Les rapports de Louis-Ferdinand Céline avec les femmes sont rarement évoqués,  mais éclairent l’œuvre de l’auteur du Voyage au bout de la nuit. Nous avons demandé à Marc Laudelout de revenir sur le sujet. 

De sa grand-mère à sa mère, Louis-Ferdinand Céline entretient un rapport très fort avec la partie féminine de sa famille. En quoi cet aspect maternel marquera sa vie et son œuvre ? 

Il était surtout lié à sa grand-mère maternelle, Céline Guillou, qui s’occupa de lui lorsqu’il était enfant. Elle l’emmenait au cinéma et ce fut pour lui des souvenirs impérissables. Rappelons aussi qu’il choisit son prénom comme pseudonyme d’écrivain.

Comment définir le rapport de Céline aux femmes ? 

Rapport complexe dans la mesure où il entendait demeurer libre. Il détestait le pathos sentimental et faisait preuve d’une grande pudeur à cet égard.  Dès qu’il sent une certaine poix sentimentale envahir le discours, Céline se cabre. Ce n’est pas le sexe qui est tabou chez lui mais la roucoulade amoureuse. 

Il était fasciné par la beauté féminine, en particulier la grâce de la danseuse dont il admirait également la performance physique, le travail consistant à s’arracher à la pesanteur. « Dans une jambe de danseuse le monde, ses ondes, tous ses rythmes, ses folies, ses vœux sont inscrits !… Jamais écrits !… Le plus nuancé poème du monde !… ». C’était un grand sensuel, très attaché aux plaisirs de l’amour. Raison pour laquelle il accumula les conquêtes avant-guerre. Il était aussi fasciné par le saphisme et se disait franchement voyeur.

Les personnages féminins sont nombreux dans l’œuvre de Céline. Sont-elles traitées différemment des hommes dans ses romans ?  Quelles sont « les héroïnes » de Céline qui sont les plus marquantes pour vous ? 

Alors qu’il est assez sévère envers le genre humain, il a des trésors de compréhension pour la femme. Son œuvre regorge de personnages féminins aimés ou admirés. On songe évidemment à Molly dans Voyage au bout de la nuit, mais il faut aussi évoquer, dans un autre genre, Mme Bonnard (la mère d’Abel) dans D’un château l’autre. Ou la vieille pianiste dans Bagatelles pour un massacre.

Céline semble avoir fasciné ses nombreuses conquêtes. Est-il un grand séducteur ? 

Il était assurément un personnage qui a fasciné de nombreuses femmes. Il faut dire que, lorsqu’il était jeune, il était très beau et avait beaucoup d’allure. Épouse, maîtresses, amies, toutes ont été sous le charme. « Un solide gaillard, carrure athlétique, belle gueule d’acteur de cinéma dont l’allure virile était tempérée par une séduisante nuance de féminité annonçant une fragilité intérieure et communiquant au personnage une sorte d’aura romantique », note un spécialiste de l’écrivain. J’ai eu l’occasion de connaître l’une d’entre elles, ma compatriote Évelyne Pollet, qui en parlait avec beaucoup d’intensité, des années après. La fille unique de Céline en disait ceci :« Ce qui impressionnait d’abord, c’était son regard, intense, inquisiteur et subjuguant. Ses yeux bleus impossible d’y couper, l’impression de ne plus rien avoir à soi. Quand j’étais petite, ses yeux se posaient sur moi avec une douceur et une chaleur que je n’ai pas oubliées. IIs exprimaient une grande tendresse… ».

On remarque, aussi, que les anglo-saxonnes et les nordiques étaient particulièrement dans ses goûts. Comment expliquer ce tropisme ? 

D’une manière générale, Céline était attiré par le nord. Le grand amour de sa vie fut une Américaine, Elizabeth Craig, la dédicataire de Voyage au bout de la nuit. C’est sans doute la seule femme qu’il a aimée passionnément et qui l’a marqué profondément. « Quel génie dans cette femme ! Je n’aurais jamais rien été sans elle […]. Elle comprenait tout avant qu’on ait dit un mot… Elles sont rares les femmes qui ne sont pas essentiellement vaches ou bonniches, alors elles sont sorcières et fées. » Elle a vécu avec lui de 1926 à 1933, c’est-à-dire pendant les années décisives de la rédaction de Voyage.

Sa seconde épouse, Lucette Almanzor, a traversé avec lui les épreuves de la guerre et de l’exil. Quel était le fondement de leur amour ? 

C’était, je crois, essentiellement un amour protecteur. Dans Féerie pour une autre fois, il exprime toute sa gratitude envers elle. Elle ne l’a pas abandonné pendant les années douloureuses et fut sa fidèle compagne pendant 25 ans. On imagine mal ce qu’eût été l’exil au Danemark sans elle.

Propos recueillis par Elisabeth Heine

A lire : 

Marc Laudelout , Céline à hue et à dia, Editions Nouvelle Librairie, 416 pages, 19 euros. 

Le Bulletin célinien a été fondé en 1981 par Marc Laudelout. Il s’agit du seul périodique mensuel consacré à un écrivain.

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161 rue Théodore De Cuyper Bte 26
1200 Bruxelles
Belgique

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