La traite négrière libyenne : le panafricanisme remis en question ?

Ecrire sur une série de faits d’actualités qui dépendent plus ou moins d’un calendrier événementiel mainstream (un reportage du média américain CNN) n’est pas une mince affaire tant l’effusion des contradictions, l’émanation des vents contraires, l’immédiateté évanescente des réseaux sociaux et la multiplicité de l’avis subjectif rendent l’éclosion de la vérité pénible, longue et douloureuse. La récente révélation ultra-spectaculaire d’une vidéo présentant des migrants africains noirs mis en vente par des commerçants libyens entraîne depuis plusieurs semaines une vague de flashmobs dans l’ensemble du territoire hexagonal et outre-mer (et de façon plus anecdotique en Afrique) qui concentrent l’ensemble des potentielles forces pré-révolutionnaires mais aussi, dans un même temps, leur stérilité manifeste. Les faux-semblants de l’unicité des « minorités visibles » françaises volent en éclats, les confusions panégrisme-panafricanisme gonflent le torse, les fractures sociales et idéologiques sèment le trouble dans les yeux déjà ternis du vrai. Le marasme indistinct que provoquent ces traites humaines est mis à jour plus que jamais ! Concentrons-nous alors dessus par le biais de quelques axes de réflexion…

Que l’affaire libyenne met-elle véritablement en scène ? Tout d’abord une indignation retardataire dont le fuseau horaire est propre à l’heure africaine, c’est-à-dire cette multiplication infinie du quart d’heure provincial français qui ne se fixe trop souvent que lorsque les carottes sont cuites ! « Les Noirs sont toujours en retard ! ». Cela fait six ans que la Libye n’existe plus en tant qu’Etat souverain. Cela fait six ans que la négrophobie existante mais trop vite préjugée par les hystériques racialistes n’est plus atténuée par un Guide ignoblement massacré sous l’aval de Nicolas Sarkozy et de l’agent israélien (beaucoup moins nommé par nos indignés de circonstance) Bernard-Henri Lévy (qui a toujours annoncé vouloir la chute de Kadhafi « pour le bien d’Israël » et en précisant l’avoir fait « en tant que juif »). Une Libye qui s’effondre, c’est un couloir géopolitique et géostratégique qui s’ouvre pour les tenants du mondialisme. Un couloir qui profite entre autres à l’extension de l’Etat d’Israël qui souhaite s’affranchir de son rôle de sous-traitant atlantiste au Moyen-Orient en ayant des vues jusqu’en Afrique (nous pourrions nous interroger sur les rôles d’un Dan Gertler en République Démocratique du Congo ou d’un Beny Steinmetz en Guinée). Il y a bien évidemment une occasion pour l’OTAN de jouir de la balkanisation interne du pays que Mouammar Kadhafi avait résolu le temps de son règne. Et cette jouissance se matérialise par la mise en place d’un système esclavagiste qui s’oriente principalement sur la population noire immigrée, à savoir les émigrés illégaux ouest-africains qui voient dans le Maghreb une passerelle pour l’Eldorado Européen. Mais il serait intéressant de ne pas se concentrer sur l’esclavagisme des Noirs en Libye en tant que tel, qui n’est dans les faits qu’une resucée bricolée de l’esclavagisme des Harratines en Mauritanie ou (plus indirectement) des survivances de ce qu’un Noir de France (et notamment un antillais) identifie comme les relents nauséabonds de la traite négrière transatlantique. Il serait en revanche plus pertinent de se focaliser sur la mise en scène de cet esclavage, sur la dimension fétichiste qu’elle enclenche au sein de nos idéologies dominées.

De mauvais outils d’émancipation

La Société du Spectacle digère tout ce qui peut lui faire obstacle, c’est-à-dire qu’elle dévore et évacue sans trop forcer ses produits excrémentiels qui sont parfois suffisamment dégoulinants pour galvaniser ses adeptes. La vérité dans ses tensions les plus brutes est la première visée dans le sens où elle ne supporte pas le médiatique, c’est-à-dire ce qui fait médiation, ce qui est intermédiaire, indirect, faussé, détourné. Le spectaculaire accapare l’ensemble des démarches militantes aussi sincères soient-elles pour n’en extraire que son semblant d’être, pour les réduire à leur pure apparence et donc à leur superficialité. L’une des premières victimes de cette ingénierie sociale est le Noir, celui que l’on identifie comme appartenant à un seul peuple dont le paradigme commun est la couleur de la peau et des proximités culturelles, et qui veut se rallier à une souffrance générique de l’Ouest des Etats-Unis jusqu’à l’Océan Pacifique. En tant que corporéité, qu’elle soit de l’ordre du « bien-meuble » ou bien le support des performances sportives, artistiques et sexuelles, le Noir est émotivité. Il obéit trop souvent (malgré lui) à la maxime senghorienne qu’il se complait à fustiger et qui est la suivante : « l’émotion est nègre comme la raison hellène ». L’incapacité de l’africain local à dépasser le stade du pathos familial comme structure politique l’empêche de gagner du temps et de damer le pion à l’ennemi mondialiste qui s’est installé et continue à s’installer au sein de sa terre. La désorganisation criante des masses populaires au sein de la diaspora africaine installée en Occident mais également les masses populaires africaines, témoigne d’une difficulté pour la masse critique voulue par un Kémi Seba et son conseiller politique au sein de l’ONG Urgences Panafricanistes Hery Djehuty de se structurer de manière ordonnée et anticipée. Sur l’ensemble du terrain des opérations africaines francophones, la jeunesse identifiée à ce qu’on appelle la « société civile » est subdivisée en plusieurs associations militantes qui ne parviennent pas à converger pour faire face aux inconséquences de leurs chefs d’Etat. Les tensions internes concentrent toute une série de problématiques qui minent sérieusement un engagement politique clair et efficace, à savoir : les conflits de générations où de vieux chefs paternalistes ne parviennent pas à déléguer l’héritage de leur combat à leurs enfants méprisés et orphelins de toute éducation militante ; les conflits interethniques prolongeant les rivalités politiciennes traditionnelles où chacun veut représenter sa famille au sein du pouvoir en excluant les autres ; l’absence d’une vision d’ensemble de la résistance face à une domination mondialiste qui est essentiellement globalisation. Au sein des structures militantes autochtones, c’est le conflit culturel voire civilisationnel qui s’opère au sein même des velléités révolutionnaires. C’est la famille élargie qui veut déjà passer à la phase de l’unité continentale sans avoir au préalable défini à partir de son paradigme métissé une vision nationaliste intransigeante et adaptée par elle-même et pour elle-même.

Si Mouammar Kadhafi a été pourchassé durant 42 ans de son règne pour finir par être neutralisé (lire l’ouvrage du géopolitologue Patrick Mbéko1 à ce sujet), c’est parce qu’il est d’abord parvenu à établir une synthèse entre les concepts politiques locaux (ethno-tribalisme, clan) et importés (nationalisme, socialisme) pour redéfinir une réalité politique à échelle de la Libye, puis ensuite à échelle du continent africain (ce qu’on appelle « panafricanisme »). Et tout ceci en s’affranchissant de la tutelle atlantiste via, entre autres, le projet de création d’une monnaie africaine nommée « Dinar Or ». Sa vision panarabiste nassérienne qu’il a transposé à une vision panafricaniste, ses soutiens aux luttes de libération nationales de l’ensemble de la planète (de l’IRA irlandais au FLNKS de Kanaky) nous poussent à étudier les causes et les conséquences de la segmentation racialiste de l’idéologie panafricaniste d’aujourd’hui que l’affaire CNN et les manifestations afro-descendantes dévoilent.

Les manifestations des collectifs contre l’esclavage en Libye (qui a été baptisé sans trop de difficulté « traite négrière ») ont été l’émanation d’une population afro-diasporique (certaines d’entre elles qui ont eu lieu en Afrique ayant été incitées par l’activiste Kémi Seba) et médiatique (via le journaliste-podcaster antillais Claudy Siar). La vision en plan d’ensemble des conflits africains et par conséquent de ceux qui touchent le « Monde Noir » touche davantage les afro-descendants que les autochtones. Et la raison est que les panafricanistes de la diaspora se sont définis à partir d’un modèle proche de leur paradigme, à savoir le panégrisme d’influence garveyiste. La lecture sélective de leur panafricanisme qui se réduit à la couleur de peau (il n’est jamais fait mention chez eux du peuple libyen du quotidien qui souffre tout autant que les émigrés noirs qu’il n’a pas fait venir et qu’il n’a pas tellement le temps d’esclavagiser) s’explique du fait que cette vision panafricaniste française ou francophone calque la vision afro-américaine du conflit africain au sein de ses propres réalités. Et ceci devrait donner lieu à une étude anthropologique indispensable tant se manifeste l’incapacité du peuple Noir à se définir au-delà de sa circonscription : ethno-tribale sur le terrain africain, raciale en Occident, en ne parvenant pas à maîtriser sa peur d’être absorbé par l’Autre (= le Blanc), quand bien même il soit digéré par cet Autre malgré sa volonté de s’en extraire. Et cet effroi, qui s’explique à juste titre de par un contexte historique et géopolitique, ne parvient pas à être canalisé sur le terrain du militantisme. Et le milieu militant, avec ses propositions d’actions et d’influences, est censé être le refuge pour redéfinir le discernement et la virilité nécessaire à l’action révolutionnaire.

Cependant le militantisme est miné en Occident par un Mal fondamental qui est la Société du Spectacle. Tout acte voulant impacter sur le réel est régulièrement nié dans sa qualité d’agent en étant réduit à des gesticulations spectaculaires, trop souvent au seul profit d’un narcisse qui s’autoproclame chef d’un mouvement et successeur de ses illustres aînés. Et les événements potentiellement historiques, susceptibles de renverser par l’épreuve du temps l’étau qui se resserre sur nos gorges implorantes, s’évaporent d’un battement de cil dans un vent tout aussi tranquille que la Mort. Chez les Noirs de France, l’aliénation est double : la dépossession identitaire tout comme la représentation de soi par soi et pour soi se développent telles des métastases à travers la récente prolifération du « tout-image ». Tout le monde, sur Facebook, est investi de la mission de Thomas Sankara ou de Kwamé Nkrumah ! Nombreuses sont les pages communautaires regroupant des membres appartenant à une même idéologie où l’unité semble se construire et où les commentaires s’approuvent. Mais une fois que la barrière du virtuel doit être franchie, une fois que le quotidien français miné par l’assujettissement à la complainte, à la mainmise administrative sur nos moindres faits et gestes doivent être bouleversés de manière organisée et déterminée : les places des villes sont désertées…

Vers une organicité du combat

Une nouvelle forme de militantisme est née ces dernières années. On pourrait l’appeler l’anti-militantisme réel. Si nous étions contraints d’opposer un militantisme formel à un militantisme réel, nous pourrions dire que le panafricanisme en particulier (sans exclure par-là les autres militantismes, notamment européens) souffre dans ses grandes lignes de son caractère essentiellement formel. « Idéologique » dirons certain(-e)s. L’idéologie, pris à part, n’est pas exempte de tares, et notamment celles qu’Hannah Arendt en son temps avait à juste titre défini comme un détachement de l’expérience du réel pour ne se réduire qu’a sa simple fonction d’idée, en se passant de l’aval du terrain expérimenté. Le fait que tout le monde et n’importe qui se revendique du panafricanisme sans au préalable le définir doctrinalement, sans le situer historiquement & géographiquement et sans le réaliser dans une réalité tangible est une caractéristique principale de l’aspect négatif de la notion d’idéologie. Et cette négativité se renforce par sa portée virtuelle surnuméraire qui ne fait que compenser ce que nos corps devraient engager, transpirer, battre, vomir et exulter pour faire de cette idée un acte. L’absence de repères et de références propres à nos sociétés liquéfiées nous fait baver plutôt qu’imprimer, nous fait cracher plutôt que proférer l’éclat du murmure. De ce fait, la jointure des aspects formels et réels de notre combat est cruciale et doit, de par l’esprit de synthèse et le pluralisme souterrain qu’il revêt, redynamiser les nouvelles perspectives politiques qui s’offrent à l’ensemble des résistants au mondialisme.

Cette dénonciation de l’esclavagisme libyen est un témoignage de son propre néo-esclavagisme, c’est-à-dire que les esclaves qui s’insurgent ne se libèrent pas par l’outil qu’ils prétendent maîtriser (les réseaux sociaux) et dont ils valident sans sourciller le potentiel révolutionnaire. L’alibi de la Libye, pour paraphraser de manière détournée une punch-line du rappeur Booba, nous confirme que « la nègrerie n’est jamais finie ! ».

Dany Colin.

1 Patrick Mbéko, Objectif Kadhafi : 42 ans de guerres secrètes contre le Guide de la Jamahiriya arabe libyenne (1969-2011), édition DUBOIRIS.

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