Le syndicalisme révolutionnaire à pied d’oeuvre : Les grèves de Draveil et Meru

On a du mal à s’imaginer aujourd’hui que la « belle époque » fut une période d’intenses manifestations ouvrières et d’émeutes sanglantes. De bien étrange manière, cette mémoire ouvrière à presque totalement disparue hormis au sein de petits groupes restreints. Pourtant, entre 1902 et 1913, il y aura en moyenne 1254 grèves par an, intéressant tous les secteurs de l’industrie : métallurgie, mines, chaussures, textile, dockers et surtout bâtiment. Le nombre de syndiqués explose entre 1902 et 1912 : la CGT compte environ 700000 adhérents pour 120000 dix ans plus tôt. Lors des manifestations du 1er mai 1906, pas moins de 100000 grévistes occupent le pavé parisien. Il se crée alors « une véritable armée de la révolution » (Georges Valois). La confédération ouvrière dirige toutes ces luttes et son aura auprès des travailleurs est chaque jour grandissante. La raison de son succès tient sans doute au fait qu’à ce moment de son existence, la CGT est toute acquise au syndicalisme révolutionnaire (concept apparu en 1903/1904) qui refuse toute compromission avec les organisations socialistes. Une grande majorité de ces cadres sont des anarchistes d’origine : Emile Pouget, Georges Yvetot, Paul Delesalle ou encore Léon Jouhaux viennent du courant libertaire. Par ailleurs, la CGT organise la solidarité lors des grèves en créant des soupes populaires et en lançant des souscriptions. La résistance prend forme ainsi autour d’elle. Il ne faut pas minorer non plus l’influence auprès des ouvriers d’autres « acteurs » anarchistes comme Gustave Hervé et son journal La Guerre Sociale qui représente au sein de la SFIO la branche insurrectionnaliste. Les journaux La Voix du Peuple (organe officiel de la confédération dont le secrétaire de rédaction est Emile Pouget) et Le Père Peinard (feuille anarchiste à laquelle collabore Pouget) ont également beaucoup de succès parmi les masses laborieuses. Toutes ces tendances ont en commun l’idée que la grève générale est le moyen d’action principal pour parvenir à une émancipation totale des travailleurs. En cela, les syndicalistes révolutionnaires s’opposent aux socialistes réformistes de la SFIO qui s’engagent peu à peu vers le chemin électoral et démocratique, ce que refuse catégoriquement la CGT. Commence alors à apparaître une certaine « séparation du prolétariat et du parti socialiste » (Action Française).

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La grève comme une insurrection ouvrière

Les émeutes de Draveil de 1908 sont symptomatiques des luttes engagées à cette époque et auront un retentissement à nul autre pareil. C’est une époque de feu et de sang, où certains manifestants n’hésitent plus à s’armer face au déchaînement des troupes de répression envoyées par le « briseur de grève » Clémenceau. Depuis le début du Second Empire, existent au sud de Paris de grandes sociétés exploitant des carrières de sable. Elles se concentrent sur les deux rives de la Seine entre Draveil et Villeneuve Saint-Georges. Les conditions de travail des terrassiers y sont déplorables et les logements misérables. En janvier 1908, les ouvriers s’organisent en créant le syndicat des carriers-puisatiers-mineurs de Chevreuse, rattaché à la fédération du bâtiment. Le 2 mai, les terrassiers stoppent le travail et réclament des hausses de salaires ainsi que des conditions de travail décentes. L’action s’étend et gagne finalement pas moins de 26 entreprises. L’objectif second de la grève est la reconnaissance du nouveau syndicat avec qui, les ouvriers l’espèrent, les patrons devront négocier. Le conflit s’enlise peu à peu devant l’obstination des employeurs de ne rien céder. Les grévistes des « fouilles » s’organisent et installent leur quartier général à l’hôtel-restaurant du Progrès des époux Ranque. Une vie communautaire s’établit avec soupe populaire et réunions politiques. Le camarade Lombart est chargé de gérer les fonds recueillis par les souscriptions.

Le 2 juin 1908, après plus d’un mois de grève, un groupe de gendarmes entre dans l’hôtel avec l’intention d’arrêter l’un des activistes pour voie de fait. Devant le refus du patron, une bagarre éclate et les fonctionnaires sont éjectés du bâtiment. Ulcérés, ceux-ci se placent en ligne dans la rue et font feu pendant une dizaine de minutes à travers les fenêtres de la salle du restaurant. On relève alors une dizaine de blessés graves et un mort, Pierre Le Fol, ouvrier charpentier de 48 ans tué d’une balle au cœur. Un jeune homme de 17 ans, Emile Goebellina est dans un état désespéré, la tête traversée de part en part. L’Humanité du 3 juin titre « Tueurs d’ouvriers ». Jaurès s’exclame : « Voilà comment la force armée traite les ouvriers. Voilà ce que devient le droit de grève. Voilà ce que vaut la vie humaine ». Le 4 juin 1908, une foule de près de 15000 personnes suit l’enterrement de Pierre Le Fol à Villeneuve-le-Roi, « victime des pandores du tueur d’ouvriers » (L’Humanité). Des incidents éclatent, on met le feu à un excavateur. Le lendemain c’est au tour du jeune Emile Goebellina d’être porté en terre. Là encore, la foule s’en prend à une drague et des cris fusent : « vengeance ! », « A bas les gendarmes ! ».

Dans les jours qui suivent, meetings et arrestations s’enchaînent. En réponse aux provocations gouvernementales, la fédération du bâtiment décrète une grève générale de 24 heures le jeudi 30 juillet 1908 et un rassemblement à Draveil-Vigneux. Le jour dit, c’est plus de 10000 manifestants qui se rejoignent « aux fouilles ». Le meeting du matin se tient finalement en plein air, le hangar d’abord prévu à cet effet se révélant trop petit. Quelques incidents éclatent lors du passage de cavaliers d’un régiment de dragons devant la foule. Un coup de sabre est donné. Des invectives puis les cavaliers continuent leur chemin. A la fin des discours, un cortège se forme et se dirige vers Villeneuve Saint-Georges, drapeau en tête. Certains des manifestants vont reprendre le train de Paris, d’autres veulent se porter sur la tombe de Goebellina. C’est la rase campagne. Des cuirassiers surgissent et font face. Puis c’est la charge sans raison apparente. Des coups de feu partent et des pierres sont lancées. De nombreux blessés gisent à terre, les rescapés fuient dans la luzerne. Une charge à revers achève de disperser les manifestants. Mais cette opération ne stoppe pas le cortège. Les plus vaillants se retrouvèrent à Villeneuve Saint- Georges, dans l’unique rue qui conduit à la gare, étroite et aux maisons mal alignées. Des cavaliers du 27e dragons les attendent. De nouveau, coups de feu, jets de pierres et c’est la charge. Les ouvriers sont pourchassés dans les ruelles, certains montent en toute hâte une barricade avec une centaine de pavés et une demi-douzaine de poutres légères. Elle est rapidement balayée. La journée se révélera coûteuse : 4 morts et plusieurs centaines de blessés côté ouvrier, 69 blessés pour les forces de l’ordre. Après les troubles, vient l’heure des arrestations.

Au siège de la CGT, Yvetot et Bousquet sont appréhendés dès le lendemain. Suivront une trentaine de mandats d’arrêt à l’encontre des chefs de la CGT. Pouget et Griffuelhes en font partie. Le procès engagé aboutira à un non lieu pour seize des inculpés. Huit manifestants à l’encontre desquels une procédure pour rébellion à main armée se trouvait engagée furent libérés en janvier 1909.

Une belle leçon du syndicalisme révolutionnaire d’avant la grande boucherie européenne.

Draveil restera dans la mémoire ouvrière comme « la page plus honteuse dans l’histoire de la République contre les classes ouvrières » (Georges Valois). Jaurès écrira : « Je ne crois pas que dans les annales des grèves et dans la série des répressions il y ait un seul attentat comparable à celui de Draveil » (L’Humanité du 5 juin 1908). Moins d’une année plus tard, l’Oise va s’enflammer à son tour. Au début du XXe siècle, la petite ville de Méru, dans l’Oise, est déjà considérée comme la capitale de la nacre. Cette localité, située à 50 km au nord de Paris, est dès le XVIIe siècle un lieu d’intense activité tablatière, c’est à dire de fabrication d’objets de petite taille en matière organique. Les paysans des campagnes alentour exercent alors à domicile les mois d’hiver lors des saisons agricoles défavorables. Ils fabriquent des objets luxueux en os, ivoire, écaille, ébène et surtout nacre. La demande concerne tout autant des éventails, carnets de bal, dominos que de simples boutons. Il faut dire que le sous-sol de la région regorge de traces de coquillages exotiques : troca indonésien, burgau de Singapour, haliste du golfe du Mexique… Les paysans trouvent ainsi dans la tabletterie un travail de complément fort utile. L’essor capitaliste du XIXe siècle va entraîner une explosion de l’emploi dans ce secteur avec la croissance du marché de la mode et du vêtement de luxe : 4000 salariés en 1800, 7400 en 1855 et jusqu’à 10000 en 1914. Les conditions de travail liées à l’outillage mécanique sont pénibles et harassantes. « D’abord, le sciage au moyen d’une scie circulaire roulant à une vitesse vertigineuse. Indépendamment de l’air vicié de vapeurs et de poussières qu’il respire, le scieur est continuellement exposé à des accidents. Les scieurs à qui manque des bouts de doigts ou des doigts entiers ne sont pas rares. Puis le découpage du bouton brut ; ensuite le tournage, qui sert à donner les façons de bourrelets, de cuvettes, de fantaisies, etc. Découpeurs et tourneurs, travaillant penchés sur leur meule ou sur leur tour, en avalent de la poussière de coquillage au long d’une journée ! », note Jean-Baptiste Platel, responsable de l’Union des tabletiers de l’Oise. « À 35 ans, tous les ouvriers sont asthmatiques en raison de la poussière qu’ils respirent pendant le travail. Beaucoup sont plus gravement hypothéqués encore. Qu’ils travaillent en usine ou chez eux, les conditions d’hygiène sont déplorables. On entasse facilement 15 ouvriers là où raisonnablement on en pourrait mettre 8. Nulle part le moindre ventilateur ou aspirateur. » ajoute t-il. La journée de travail débute à 7h00 pour se terminer à 19h00. Les enfants peuvent être embauchés dès l’age de 12 ans avec un salaire 70% inférieur à celui des adultes. Les femmes touchent quant à elles un salaire correspondant à 40% de celui d’un homme. Parallèlement, « en dix ans, des fortunes colossales se sont édifiées ; des châteaux se sont dressés à l’entrée de nos villages » écrit encore Platel. Une crise des débouchés surgit au début du XXe siècle due en grande partie à l’augmentation exponentielle de la production (« Les patrons se ruèrent vers les profits ; il fallait produire, encore produire. ») et la nouvelle concurrence japonaise qui parvient à vendre, malgré les taxes, des boutons à prix inférieur.

Les patrons décident de répondre à cette crise par une augmentation des règlements intérieurs, des baisses de salaires et des licenciements. En 1907, un premier conflit éclate à Lormaison au sein de l’usine Tabary. Le succès remporté par les grévistes s’avère mitigé, mais cette première action collective permet à l’Union des tabletiers de l’Oise de renforcer ses effectifs et de mettre au point des orientations précises. En mars 1909, alors que l’activité économique semble revenue, la chambre syndicale des fabricants de boutons de nacre annonce une baisse de 25% des rémunérations et l’instauration de règlements intérieurs plus stricts dans les usines. Le mercredi 3 mars à 16h00, les ouvriers de l’usine Schindler à Andeville cessent le travail. Traditionnellement, les établissements d’Andeville avaient la réputation de mieux payer leurs ouvriers que dans le reste de la région. Cette fois, les patrons désiraient lisser les salaires vers le bas. Une première rencontre s’organise entre patrons et grévistes le 5 mars 1909, sans succès. Dès le début du conflit, la population d’Andeville met en place des actions solidaires avec la constitution de « soupes communistes ». Puis on bloque la sortie des stocks de boutons hors de la commune pendant que certains tentent d’empêcher les ouvriers non grévistes de travailler en stoppant l’approvisionnement en matières premières. Le 8 mars, la grève s’étend à la commune d’Amblainville. Le maire, furieux, menace de supprimer à ses administrés les secours du bureau de bienfaisance. Qu’importe ! La solidarité ouvrière se met en place dans toute la région. Le 27 mars, soit après 23 jours de grève, 19 enfants partent en gare de Méru pour être accueillis dans des familles de camarades allumettiers de Saintines. « Pour aider les boutonniers, il suffit que chacun assure le couchage et la nourriture d’un enfant pour la durée de la grève. Haut les cœurs ! A bas les égoïstes ! Et que chacun prenne ses responsabilités ! » proclame une affiche de l’une des nombreuses sections syndicales. La grève touche bientôt 12000 ouvriers et ouvrières boutonniers. Méru, Andeville, Lormaison, St- Crépin, Val D’Ampièrre s’opposent à la tentative de diminution des salaires par les patrons. Ceux-ci, au nombre de 42, gros et moyens et presque tous maires de communes, sont réunis au sein d’une chambre syndicale. S’y ajoutent 25 autres non syndiqués.

Le 27 mars au soir, quelques vitres volent en éclats dans l’usine Daudel. On annonce l’envoi de nouveaux gendarmes et de dragons. « Le gouvernement prépare un nouveau Draveil » prophétise Pierre Tesche du journal L’Humanité.
Le lendemain 28 mars, un cortège de grévistes se rend à l’usine Delamotte à Amblainville et moleste le patron et son épouse. A Méru, la foule arrache les grilles de l’usine Doudelle, les portes sont enfoncées et le mobilier saccagé. Le 29 mars, des incidents éclatent avec les gendarmes. La tension monte. Le 1er avril 1909, les principaux patrons ayant signés la veille un accord salarial, refusent de l’appliquer et maintiennent les portes de leurs usines fermées. Dans les fabriques ré-ouvertes, les dirigeants se livrent à des manœuvres et brimades qui finissent par irriter les ouvriers. Le conflit s’ouvre à nouveau. La nuit du 9 au 10 avril, la région connaît des émeutes sans précédents. Lormaison et St-Crépin sont les cibles de la colère de plus de 600 ouvriers. Une charge des forces de l’ordre fait 10 blessés graves. Les arrestations pleuvent. « Bureau syndical arrêté, l’état de siège » titre L’Humanité. Les villes sont quadrillées par des patrouilles de gendarmes et de hussards qui ont le coup de sabre facile. Le 1er mai 1909, 5000 manifestants se rassemblent, venus de toute la contrée. « La volonté des grévistes ne fléchit pas.

Le 1er mai, tout le monde lâche le travail. Une grande concentration, à laquelle prennent part au moins 5.000 ouvriers, se déroule à Méru. Un meeting est tenu dans un enclos derrière le bois du Moulin Rose, le préfet ayant interdit de le faire sur la place des Armes. Le lendemain, manifestation à Andeville et nouveau meeting dans un enclos. Ces manifestations durant les deux jours, exercent une influence sur les patrons qui résistent encore. Ces derniers sentent que les ouvriers ne sont pas à bout de forces. » note Jean-Baptiste Platel. En effet, après 8 longues semaines de grève, les patrons acceptent finalement le 2 mai, de revenir aux accords conclus le 31 mars et qu’ils avaient refusé d’appliquer. La victoire est amère pour les ouvriers qui n’obtiennent qu’un accord a minima. Cependant, « Toute chose, même malheureuse, à son bon côté. Les travailleurs du bouton qui avaient encore foi en la toute-puissance du bulletin de vote en sont quelque peu revenus. Ils ont appris à ne compter que sur eux-mêmes et à ne plus se fier aux belles promesses des aspirants Quinze-mille. Aussi, ils se chargent eux-mêmes de la besogne qui les regarde. Quoique ces messieurs aient fait placarder sur tous les murs que les déprédations commises ne pouvaient être que l’œuvre d’étrangers à la région, cela n’a pas empêché quarante-cinq des nôtres, tous du pays, d’être condamnés au chiffre global de 7 ans de prison » écrit encore le responsable de l’Union des tabletiers de l’Oise.

Il est symptomatique de constater, comme l’a très justement rappelé Jean-Claude Michéa à propos de la Commune, que ce fut un gouvernement « de gauche » qui organisa la répression à Draveil. La gauche ne fait décidément pas bon ménage avec le socialisme. Celui qui avait lancé un jour « Nous ne sommes pas du même côté de la barricade » à des délégués ouvriers allait rester dans l’esprit des travailleurs comme « Clémenceau-le-Rouge ». Une belle leçon du syndicalisme révolutionnaire d’avant la grande boucherie européenne.

Guillaume le Carbonel

Sources :

– Le goût de l’émeute, manifestations et violences de rue dans Paris et sa banlieue à la belle époque, Anne Steiner, l’Echappée 2012

– La grève des boutonniers de l’Oise, Jean-Baptiste Platel in La Vie ouvrière N°4,5,6 et 7

– L’Humanité, 29 mars, 10 avril 1909

– Esquisse d’une histoire de la CGT, Jean Bruhat/Marc Piolot, Paris 1966 – L’Humanité, juin/juillet/août 1908

 

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