Sur le Front de la Quatrième Guerre Mondiale

La dernière traduction et parution en français d’un livre de Costanzo Preve a coïncidé avec la disparition de l’auteur. Au delà de la perte d’un ami nous voilà privés de la contribution d’un philosophe pour lequel la réflexion se nourrissait d’une confrontation avec les enjeux politiques de notre temps, ce dont témoigne l’ouvrage  » La Quatrième Guerre Mondiale »1 paru en Italie en 2008, véritable essai historico-philosophique sur la trajectoire du capitalisme moderne depuis la période de la première guerre mondiale jusqu’à nos jours. En effet, l’intérêt du livre réside dans la démarche de l’auteur consistant à se demander où nous en sommes et ce que nous pouvons faire, si l’on considère notre temps comme celui où dans un monde « post-bourgeois » et « post-prolétarien », domine « le capitalisme absolu ». Cette nouvelle ère s’est ouverte lors de la disparition de l’URSS en 1991 mettant fin à la troisième guerre mondiale (guerre froide), laissant place à la quatrième guerre mondiale conduite par les Etats-Unis et ses alliés contre « le terrorisme international », c’est-à-dire contre tout ce qui n’est pas eux… Constanzo Preve interprète librement le mot de Poutine selon lequel cette disparition fut « la plus grande tragédie de l’histoire du 20° siècle ». Il faut caractériser chacune des grandes guerres ayant émaillé les cent dernières années de l’histoire du capitalisme. La spécificité de l’analyse du philosophe turinois repose, en grande partie, sur la lecture géopolitique qu’il fait de celle-ci. Cette lecture n’est pas un modèle parmi d’autres possibles, choisi arbitrairement afin d’attirer l’attention d’un public universitaire. En réalité, elle nous apparaît comme étant nécessaire à la compréhension du déploiement du capitalisme. La « globalisation » de celui-ci est le renforcement extensif/intensif du rapport social initialement analysé par Marx ( reproduction élargie du capital, procès croissant de valorisation). Si Lénine pouvait parler de l’impérialisme comme étant son stade suprême de développement, il pouvait légitimement, selon nous, le définir ainsi à son époque puisque les nations capitalistes dominantes en étaient arrivées dans la course au partage du marché mondial, à la situation où allait éclater l’oecumène capitaliste d’alors ; en l’occurrence, le rapport de forces géopolitique européen (dominant la géopolitique mondiale) s’instaurant au détriment des empires austro-hongrois et ottoman éliminés en tant que tels avec à la clef un nouveau partage des colonies, des débouchés commerciaux et stratégiques et un nouveau redécoupage des frontières étatiques européennes. A partir de là, les Etats-Unis prennent le devant de la scène en devenant l’acteur principal de la réorganisation géopolitique du système capitaliste. Sans entrer dans les détails de l’ouvrage riche en enseignements de cet ordre, tirons la leçon selon laquelle les Etats-Unis ont unifié le monde occidental et ses dépendances sous le modèle atlantiste (deuxième guerre mondiale avec élimination des prétentions impérialistes des puissances de l’Axe, occupation économique et stratégique de l’Europe occidentale et d’une partie de l’Asie). Il s’agit là d’un basculement dans l’équilibre des impérialismes avec l’effacement de la domination des nations impérialistes plus anciennes se mettant de gré ou de force à la remorque de l’oncle Sam. La mystification démocratique s’impose militairement et idéologiquement alors en se cristallisant autour de la question de la guerre froide (troisième guerre mondiale) bipolarisée et perdue comme on le sait par l’URSS et ses alliés. A ce moment-là, la course au triomphe des forces atlanto-sionistes s’accélère et se traduira, entre autre, par l’agression contre l’Irak et l’ex-Yougoslavie et la tentative de démantèlement de la puissance eurasienne russe fort heureusement contrariée par le sursaut de celle-ci. En conséquence, le stade suprême du capitalisme est bien l’impérialisme se réalisant géopolitiquement pour atteindre actuellement au « capitalisme absolu » (concept de Preve). Ce stade suprême ne saurait être un achèvement définitif de sa nature, dans le temps ni dans l’espace (fantasme idéologique illusoire) mais un effort d’emprise, de domination expansionniste messianique sur le monde, s’exerçant par la course à la suppression de toutes limites quelle qu’en soit leur nature (économiques, politiques, morales, sociétales etc.). C’est le cœur de la quatrième guerre mondiale.

Pour simplifier la question, il est possible d’insister sur un premier axe d’explication visible par tous mais qui néanmoins n’apparaît pas clairement dans les consciences pour ce qu’il est. C’est la domination géopolitique des Etats-Unis sur le reste du monde par des moyens militaires utilisés directement par eux ou par leurs alliés, en particulier les forces euratlantistes (la France en fait partie). Cet usage de la force entraîne le monde toujours plus près de situations conflictuelles potentiellement fort explosives et capables de dégénérer en des guerres de grande ampleur (Syrie, Iran, par exemple). Chine et Russie ne sont plus disposées à assister en spectatrices au triomphe unipolaire de l’Empire global. Cela impose aux européens de trancher au sein de l’alternative   euratlantisme/eurasisme. « L’euratlantisme par lequel les Etats-Unis tiennent l’Europe dans leur orbite n’est qu’un élément d’une stratégie géopolitique globale plus vaste, complexe et articulée. »2. Partout, en effet, la superpuissance impérialiste utilise les instruments adéquats afin d’attiser le chaos dans le monde afin d’asseoir ses objectifs3. La question pratique, pour nous, est de savoir comment nous pourrions renverser ce rapport de force sur notre continent en donnant corps à l’orientation eurasiste. Nous avons souvent insisté sur le fait qu’il est nécessaire de faire le lien entre les aventures impérialistes et les soubresauts inhérents aux contradictions du mode de production capitaliste. L’enchaînement des travailleurs aliénés, à celui-ci, relève du même processus conduisant à la lutte impérialiste pour la domination mondiale, aux positionnements géostratégiques et géoéconomiques (mise à disposition totale des ressources de la planète afin de perpétuer le capital sur un mode de reproduction toujours plus élargie).

Le second axe d’analyse réside en « son aspect idéologique et culturel »4. Preve reprend à son compte la définition marxienne de l’idéologie comme fausse conscience/ légitimation de la réalité inversée dans son mode d’apparition avec, néanmoins, cette précision d’ordre historique selon laquelle le mensonge utilisé afin de couvrir l’entreprise de domination est devenu dans le contexte de la quatrième guerre mondiale, un mensonge manifeste sans même un quelconque effort pour le crédibiliser comme cela était encore le cas par le passé. L’agression de l’Irak, de l’ex-Yougoslavie, de la Libye etc., se justifia par des motifs véritablement incroyables qui furent données d’emblée comme relevant de vérités indiscutables (de fait militairement imparables). L’aspect culturel de la question, quant à lui, est fondamental. Le philosophe transalpin le définit d’une façon assez large comme « le fait d’imposer une unique grammaire ‘standardisée’ des formes de vie, qui s’accompagne d’une colonisation générale progressive, comme ‘par capillarité’, de la vie quotidienne. »5. Cette hégémonie culturelle propre au capitalisme absolu est représentée par une caste intellectuelle se posant, grâce au cirque médiatique, en modèle de ce qu’il est convenu de penser et de faire6. A ce stade de la réflexion, il est nécessaire de penser adéquatement la spécificité de la quatrième guerre mondiale sachant que « le projet hégémonique du nouvel empire américain se fonde sur une homogénéisation oligarchique et plébéienne de l’humanité toute entière. »7. Au sommet, en prenant le modèle d’un cône, des oligarchies culturellement unifiées et communiant dans les valeurs libérales, exhibant spectaculairement leur turpitude ; « au milieu, une new global middle class elle-même unifiée par les styles de consommation touristique alimentaire et musicale ; et en bas une immense plèbe… »8. Pour résister au triomphe de ce scénario post-bourgeois et post-prolétarien, l’auteur affirme avec raison qu’il faut abandonner le clivage périmé Droite/Gauche au profit du clivage euratatlantisme/eurasisme. Néanmoins, « les conditions de ‘réorientation gestaltique’ de masse » vers cette prise de conscience ne sont pas encore mûres.

Le problème nous est clairement posé : nous savons ce qu’il ne faut pas faire et ce qu’il est urgent de dénoncer. C’est déjà un grand pas que d’échapper aux mystifications. La difficulté pratique est de savoir comment donner corps et force à l’eurasisme et à la perspective multipolaire. Costanzo Preve nous invite à ne pas « chipoter », à être géopolitiquement derrière Poutine, par exemple. Nous lui accorderons volontiers cela. Pour aller plus loin, nous n’en savons pas plus que lui quant à l’issue de cette confrontation planétaire. Par contre, nous pensons qu’un des fronts – et pas le moins essentiel – de cette guerre mondiale, se situe dans la guerre sociale que les travailleurs conduisent encore trop modestement sur le front de classe. Le prolétariat traditionnel ne renaîtra, certes pas, de ses cendres mais la majorité des salariés exploités/aliénés n’a aucun avenir supportable dans le système capitaliste. Effectivement, l’oligarchie dominante sait jouer de la bassesse de certaines passions humaines afin de maintenir la plèbe à sa place. Alors, suscitons le rejet de la marchandise, de la valeur et du salariat, et la passion pour la réalisation de la communauté humaine.

  1. Editions Astrée 2013. 216 p. 22,50 euros.

    www.editions-astree.fr

  2. p. 194.
  3. Nous pensons en particulier aux ingérences plus ou moins indirectes, suscitées par les Etats-Unis et leurs alliés, dans les pays qu’il s’agit de faire basculer dans l’orbite atlantiste. Au nom de la démocratie, de véritables coups d’Etat sont appuyés soit en armant directement des bandes rebelles soit en finançant et organisant des pseudo révolutions. C’est le cas depuis quelques semaines en Ukraine où l’Occident soutient les exactions commises par des factieux d’extrême droite présentées par les medias comme étant des démocrates européistes aspirant à vivre dans le giron paradisiaque de l’UE. Au mieux, le reste des manifestants est constitué de naïfs imbéciles croyant aux sornettes euratlantistes. Mais le prolétariat ukrainien ne suit pas…
  4. Ibid. p. 195.
  5. Ibid. p. 196.
  6. Ceux que Preve appelle « les bouffons de cour de l’aristocratie impériale » et « les eunuques du Palais » ont eu récemment l’occasion de manifester leur pouvoir de nuisance mis au service de l’extrémisme sioniste à l’occasion de l’affaire Dieudonné. Tout peut être objet de dérision de nos jours, y compris dans les termes les plus obscènes dont ne se privent pas d’user les pitoyables humoristes de la scène médiatique, hormis le tabou faisant l’objet du nouveau culte planétaire, le mysterium tremendum contemporain (a). Celui qui fait figure de profanateur est alors désigné comme bouc émissaire sur lequel peut se déverser l’ire du vulgum pecus, procédé initiant une catharsis nécessaire au déchaînement de violence symbolique ou réelle afin de purger les passions humaines aliénées au règne de la marchandise, de la monnaie et du salariat. Accessoirement est renforcé mécaniquement le caractère intangible de la politique sioniste. Sur la scène contemporaine libertarienne, des mesures liberticides concernant la liberté d’expression ont été diligemment imposées par l’appareil d’Etat capitaliste. Le ridicule de telles gesticulations étatiques est néanmoins perçu de mieux en mieux par de nombreux citoyens. La quenellophobie atteignit des sommets himalayens, mettant d’ailleurs en danger la gastronomie française ; imaginons un maître queux créatif proposant à son menu de l’ananas chaud à la quenelle, son lynchage serait assuré! Le programme de rééducation des esprits et d’imposition du Novlangue imaginé par Orwell dans « 1984 » se réalise sous nos yeux.

    a) Deux règles essentielles pour nous : premièrement une théorie scientifique doit être falsifiable, c’est-à-dire ouverte, par le langage qu’elle adopte, à la critique et à des efforts la contredisant pour la renverser (c’est le très libéral Popper qui l’écrivait). Depuis quand la validité de l’histoire en tant que science est-elle évaluée par une cohorte de politiciens incompétents en la matière? Toute l’histoire humaine a été parcourue de tragédies, la modernité capitaliste leur a apportées sa puissance et sa barbarie technique. Deuxièmement, c’est le bouleversement et la disparition du rapport social capitaliste qui rendra impossible toute légitimité à l’impérialisme sioniste (et à quelque impérialisme que ce soit) et jusqu’à son existence même.

  7. Ibid. p. 203.
  8. Ibid. p.204-05.

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