La Rose Blanche, Refuser et résister

« Et tu dois te conduire comme si de toi et de ton acte seul dépendait le destin de ton peuple et que toute responsabilité te soit impartie ». G. Fichte.

Au matin du 22 février 1943, dans une aurore glacée, trois jeunes gens montent calmement vers l’échafaud où les attend la hache du bourreau. Leurs visages résolus n’ont pas été oubliés par le temps. Hans et Sophie Scholl et leur ami, Christoph Probst, vont désormais incarner le refus et la résistance. Refus de voir leur liberté confisquée  et leur dignité niée par un régime totalitaire. Résistance à l’enrégimentation des esprits et à la destruction de l’intelligence.

L’Allemagne Fédérale avait tenté, sans succès, d’annexer leurs mémoires pour se donner bonne conscience, mais leur sacrifice était trop grand pour cette République de petits-bourgeois ventrus et honteux. Cet article ne sera donc pas une énième tentative de récupération ou un gage offert à l’anti-fascisme institutionnalisé (nous avons déjà montré que cette vieille ficelle idéologique n’avait plus cours et que nous avions mieux à faire que de combattre des fantômes ou des fantasmes), il est simplement un salut à la mémoire de ces jeunes et pourra servir un peu d’exemple à ceux qui, aujourd’hui, refusent et résistent à un totalitarisme qui refuse de dire son nom.

Une jeunesse Allemande.

Résidant à Ulm et âgé de 14 ans en 1933, Hans Scholl, à peine lycéen, n’est pas au début, insensible aux discours de Hitler.  » On commença à nous parler de patrie, de camaraderie, de communauté populaire et d’amour du pays. Ces notions s’imposaient à nous et nous écoutions, enthousiasmés, ce qu’on en disait à l’école ou dans la rue. Car nous aimions beaucoup notre pays, les bois, les fleuves et les vieux rochers gris qui se dressaient, entre les vergers et les vignes, sur les flancs escarpés de nos montagnes. Il évoquait pour nous une bonne odeur de mousse, de terre humide, et de pommes. La partie, n’était-ce pas l’ensemble des hommes parlant la même langue et appartenant au même peuple ? Nous l’aimions, sans savoir dire pourquoi. Jusqu’ici, on n’avait jamais eu besoin d’en parler. Et maintenant ce sentiment naturel était le thème, souvent repris, des discours officiels. Nous apprenions que Hitler voulait apporter à l’Allemagne la grandeur et le bien-être qui lui manquaient. Il entendait procurer à chacun du pain et du travail, en donnant à tout Allemand l’indépendance, la liberté et le bonheur. Ce programme nous plaisait, et nous voulions consacrer toutes nos forces à le réaliser. Autre chose nous séduisit, qui revêtait pour nous une puissance mystérieuse : la jeunesse défilant en rangs serrés, drapeaux flottants, au son des roulements de tambour et des chants. Cette communauté n’avait-elle pas quelque chose d’invincible ? Quoi d’étonnant à ce qu’Hans, Sophie, et nous tous, nous trouvions bientôt engagés dans la Jeunesse Hitlérienne ?  » écrivit plus tard sa plus jeune sœur, Inge. Son passage dans les Jeunesses Hitlérienne dont il devient un cadre local l’amène pourtant à s’interroger sur la nature du régime. La militarisation de la jeunesse dans une course vers la guerre lui apparaît lors avec d’un congre du NSDAP à Nuremberg. Très vite, Hans prit ses distances avec le national-socialisme puis rompit, aidé par ses parents, profondément hostiles au régime. Il rejoint alors la Jungendschaft, un réseau de petits cercles d’amis qui refusaient l’intégration dans les Jeunesses Hitlériennes et qui ressuscitait l’esprit romantique du mouvement Wandervögel du début du vingtième siècle. Dans la tradition allemande des ligues de jeunesse, elle professait l’importance de la vie au grand air et du sport en complément d’une éthique exigeante. Malgré les interdictions successives et l’incorporation obligatoire des jeunes Allemands dans la jeunesse hitlérienne, décidée en 1936, certains de ces groupes continuèrent pourtant leurs activités dans la clandestinité et l’illégalité. L’organisation à laquelle Hans se rattachait fut démantelée en 1937 et ses chefs lourdement condamnés.

Brièvement emprisonné en 1938, il comprit alors que toute résistance est d’abord individuelle et qu’aucune organisation importante ne pouvait survivre face à la répression impitoyable du régime nazi. Il décida alors d’opter pour des études de médecine et rejoignit l’université de Munich. Hans se mit alors à enrichir ses lectures pour y voir clair.  » Il étudia les philosophes anciens, notamment Platon et Socrate. Il lut les premiers penseurs chrétiens, et surtout saint Augustin. Plus tard, il découvrit Pascal. Et les paroles de l’écriture sainte prirent pour lui une signification nouvelle et étonnante, une actualité exceptionnelle. Sa vision du monde est alors empreinte d’un christianisme moralisateur et humaniste. Plus encore, l’idée du sacrifice l’habite désormais : « Notre fin sera atroce, mais elle vaut mieux qu’une atrocité sans fin ». Mystique, Hans ne s’enferme pas pourtant dans une attitude mortifère, il gardera sa joie de vie, mais en ayant conscience que l’époque exigeait un engagement total pour les valeurs de la liberté.

Sa rencontre et son amitié avec deux étudiants en médecine âgés respectivement de 25 et 23 ans : Alexander Schmorell, fils d’un médecin de Munich, et Christoph Probst, déjà marié et père de famille, aida à sa prise de conscience. Un quatrième étudiant en médecine, Willi Graf, arrêté lui aussi en 1938, les rejoignit. Avec la sœur d’Hans, Sophie, née en 1921, et le professeur Huber de l’université de Munich, ils allaient constituer le noyau dur de la Rose Blanche (Die Weiße Rose).

Die Weiße Rose.

Tout commença en juin 1942. Hans Scholl et Schmorell décidèrent d’appeler à la résistance contre le régime : en quinze jours, ils rédigèrent et diffusèrent quatre tracts, signés la Rose Blanche. Ces textes s’adressaient surtout à leurs condisciples étudiants de l’université de Munich, les invitant à une réflexion sur les valeurs et à la révolte contre l’Etat qui les bafouait, les pressant d’assumer leur responsabilité. Les tracts furent diffusés de manière artisanale (distribués de main à la main, adressés par la poste, mis dans des boîtes aux lettres, déposés chez des restaurateurs…), surtout par Hans Scholl et Schmorell, aidés de Sophie, de Probst et d’une amie d’Hans, Traute Lafrenz. Le petit groupe comptait sur la démultiplication par les destinataires. Par ce biais, les tracts de la Rose Blanche se retrouvent diffusés par milliers dans la plupart des universités allemandes de l’Ouest.

Hans Scholl, Alexander Schmorell et Willi Graf se retrouvent entre temps sur le front russe dans les services médicaux. Ils sont les témoins des atrocités de la guerre et de la souffrance de la population. De retour à Munich, ils ne sont que plus résolus dans leur opposition au régime.

Quand Stalingrad tomba en février 1943, les débats étaient vifs au sein de la Rose blanche. Par exemple, alors que durant plusieurs nuits, Hans Scholl et Schmorell peignirent sur des murs du quartier universitaire  » Liberté « ,  » Hitler massacreur des masses  » et  » à bas Hitler « , certains de leurs camarades estimèrent cette attitude inutilement dangereuse et d’autres répugnèrent à envisager d’appeler au meurtre — ce à quoi pouvait inciter l’expression à bas Hitler — compte tenu des fondements non-violents de leur action.

Loin d’avoir été une organisation monolithique, la Rose Blanche fut toujours un petit groupe traversé d’idées diverses, mais soudé par la camaraderie. Ainsi, le dernier tract adressé directement aux étudiants, qu’on estimait désormais plus sensibles, fit l’objet de débats. De tendance national-conservatrice, Huber estimait qu’il fallait marquer son soutien à la Wehrmacht en ce moment où les survivants de la 6e armée venaient d’êtres faits prisonniers ; il pensait aussi qu’il ne fallait donner en rien l’impression de pactiser avec le« bolchevisme », autre visage du totalitarisme combattu par le groupe. Au bout du compte, le tract commenta la défaite de Stalingrad, condamna les méthodes nazies, invita la jeunesse à se mobiliser contre le régime, comme l’avaient fait leurs prédécesseurs en 1813 contre la domination napoléonienne. Dans leur esprit, le nazisme était un corps étranger à la nation allemande qui devait être éliminé.

Le 18 février, Hans et Sophie Scholl, se rendent au petit matin à l’Université de Munich pour déposer des tracts avant l’arrivée des étudiants dans les amphis. L’heure tournant et leur restant des tracts (qui pouvaient devenir des preuves en cas d’arrestation),   ils commettent l’imprudence de lancer les derniers exemplaires dans la cour depuis le deuxième étage. Ce geste, probablement causé par une extrême tension physique et psychologique, causa leur perte : le concierge les vit et les dénonça, ce qui confirma la Gestapo dans une surveillance déjà ancienne.

Le sacrifice.

Aussitôt transférés dans les locaux de la Gestapo, ils sont interrogés durant plusieurs heures par des agents spéciaux. Christoph Probst arrêté à son tour, vint les rejoindre en prison. Conscients de la gravité de la situation, ils tentent de prendre toute la responsabilité de l’action du groupe sur eux dans le but de protéger leurs camarades.

Le 22 février, le Tribunal du peuple présidé par le sinistre procureur Freisler, venu exprès de Berlin, régla le sort de Sophie et Hans Scholl et de Christoph Probst en trois heures : ils furent condamnés à mort. Quelques heures avant leurs exécutions, les gardiens émus prirent sur eux de les réunir quelques minutes. « Je ne savais pas que ce fut aussi facile de mourir », dit Probst qui venait d’apprendre la naissance imminente de son troisième enfant. Et il ajouta : « dans quelques minutes, nous nous reverrons dans l’éternité ».

Sophie fut la première à monter à l’échafaud, Le bourreau avoua qu’il n’avait encore vu personne mourir aussi calmement. Hans, eut lui, le temps, avant que la hache ne s’abatte, de crier un dernier « vive la liberté ! » qui résonna longtemps dans la sombre prison munichoise. La vague d’arrestations ne s’arrêta pas pour autant ; le professeur Huber, Alexander Schmorell et Willi Graf furent jugés et exécutés expéditivement. La répression n’abattit pas toute vie de la Rose blanche, et plusieurs sympathisants actifs furent encore condamnés à mort ou envoyés en camp pour avoir simplement continué à diffuser leurs tracts. Le dernier mot écrit par Hans sur le mur de sa cellule résume en lui seul l’action de la Rose Blanche : « Braver toutes les forces contraires ».

Inge SCHOLL, la Rose Blanche, Les Editions de Minuit.

Un film allemand sur les derniers jours des membres de la Rose Blanche est sortis en France : « Sophie Scholl – Die Letzen Tage » du réalisateur Marc Rothemund.

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