Réenchanter le monde : le Wandervögel, acquis et prolongements révolutionnaires

L’expérience du mouvement de jeunesse allemand des Wandervögel est la source d’inspiration pour une maison d’édition associative, les amis de la Culture Européenne. A travers la mise à disposition de documents sur le sujet, elle tente de transmettre l’esprit des « oiseaux migrateurs » allemands. La sortie d’un très beau recueil de photographie du débuts du XX ème siècle sur la première génération des Wandervögel , nous donne l’occasion de revenir sur le sujet.

A travers cet article, nous tenterons de remettre en contexte le mouvement Wandervögel des origines avec notre monde contemporain. Aujourd’hui certains groupes, notamment allemands, continuent à se réclamer de ce courant et tendent à perpétuer son héritage. Même si l’esprit de relation avec la Nature demeure, la reprise de l’habillement du jeune Wandervögel d’avant-guerre confine selon nous à l’anachronisme. Ainsi, notre propos sera davantage axé sur l’éthique Wandervögel et la manière dont il peut constituer un soutien pour une prise de conscience révolutionnaire à la fois individuelle et collective.

Un mouvement trublion au sein du conformisme wilhelmien

La création du Wandervögel, prend place à Stieglitz au sud ouest de Berlin, au sein de la société de sténographie1 du Gymnasium2. A l’origine de sa création, deux personnalités clés : Karl Fischer et Hermann Hoffmann. Les cours de sténographie sont rapidement remplacés par l’organisation de petites promenades à pied puis d’excursions en forêt et dans les vallées de la région. Néanmoins une différence de taille oppose les deux hommes. En effet, Hermann Hoffmann se contente de diriger son groupe de jeunes inscrits aux cours de sténographie et amateurs de randonnées avec l’accord bienveillant des autorités scolaires légales. Par ce contrôle étroit, le petit groupe conserve un lien avec les valeurs bourgeoises propres à l’Allemagne du Kaiser Guillaume II.

Au contraire, la personnalité de Karl Fischer se veut subversive. L’intéressé développe un programme d’entretien physique radical. Cette préparation extrême , par son contact avec l’environnement naturel et son refus les normes bourgeoises, est en rupture avec les programmes éducatifs de son temps. Avec un discours aux accents libertaires en destination de la jeunesse allemande, Karl Fischer prône le modèle d’un geist (un esprit) en contact avec la nature.

Ainsi, il entend poursuivre l’œuvre de son prédécesseur en accentuant l’aspect d’entre-soi déjà présent. A cet égard il crée un sifflet et un salut de reconnaissance, renforçant par ce moyen le lien communautaire. Surtout, cette idée de détachement du quotidien, de recherche d’un weg (un chemin) hors de l’aliénation du « commun », trouve chez Karl Fischer une traduction sociale : la recherche de cette voie alternative devra déboucher sur une phase de rébellion contre les valeurs de cette Allemagne fin de siècle, jugées surannées. Il s’agit alors de se libérer soi-même avant de libérer la société dans son ensemble, en un mouvement ascendant.

Le mouvement décisif pour la création de ce qui ne s’appelle pas encore le Wandervögel a lieu, le 4 novembre 1901, lors d’une réunion dans un des ratskeller3 de Stieglitz. Des adultes et des écoliers y sont présents tous liés par leur adhésion aux idées non conformistes de Karl Fischer. Ils souhaitent former un mouvement de jeunesse marqué par la sensation de liberté, chargé de transmettre à leurs camarades des valeurs fortes. Très vite, des statuts et des règlements sont rédigés. L’idée du nom du mouvement est donnée par Wolf Meyen, apprenti mécanicien : le terme de wandervögel4 est adopté.

Les randonnées, de plus en plus importantes, se succèdent dans l’ensemble du Reich, facilitées par la disparition des frontières internes à l’Allemagne sous l’action d’Otto Von Bismarck. Cette sensation d’immensité, d’ouverture du champ des possibles est pleinement prise en compte par les membres du Wandervögel, à même de développer leur idéal sur de longues distances. De nombreux groupes locaux commencent à voir le jour, notamment dans les universités et des bulletins de liaison sont créés.

S’agit-il donc pour autant d’une rupture totale avec le monde moderne ? Il faut en effet faire preuve de nuance sur cette question. Disons plutôt que le mouvement entend retenir de ce dernier des éléments en accord avec son ethos. Ainsi, le lien avec la civilisation urbaine et moderne peut être conservé grâce à des maisons d’édition professionnelle. Les ouvrages concernés, par leurs thématiques (refus du rationalisme, de la technique, de la ville) représentent un corpus devant être à même de préparer le « recours aux forêts » jungerien. C’est là une originalité du mouvement Wandervögel : utiliser certains moyens mis à disposition par le monde moderne afin de mieux s’armer contre ce dernier et ainsi forger sa citadelle intérieure.

Pourtant des dissensions apparaissent entre Karl Fischer et ses camarades, notamment sur la nature des randonnées organisées, entre les défenseurs d’initiatives locales et ceux d’initiative de grande ampleur à l’instar de cette Ostmarkfahrt ( parcours à travers les marches de l’Est jusqu’à la frontière Russe) organisée par Karl Fischer. Les oppositions s’exacerbent et le 29 Novembre 1904 une scission a lieu, aboutissant à la création d’une Wandervögel, e.V. zu Sterglitz, cette appellation étant comparable au statut français sur les associations de la loi française de 1901. Karl Fischer se trouve alors confronté à une situation de crise et son œuvre tend de plus en plus à lui échapper. Sa tentative de restructuration échoue et il meurt, esseulé, à Berlin en 1941.

C’est donc à la veille de la Première Guerre Mondiale que nous arrêtons, en terme de bornes chronologiques ce modeste rappel contextuel. Le Wandervögel se trouve être ensuite soumis à une forte politisation dans l’après guerre puis à un entrisme de la part d’adultes, pédagogues ou autres directeurs d’école, qui contribue à saper les fondements originels du mouvement. L’aventure se conclura définitivement à l’avènement du national-socialisme, malgré les avertissements éclairés d’un Ernst Niekisch5 et de quelques autres intellectuels. Ses membres seront peu à peu intégrés à la Jeunesse Hitlérienne de Von Schirach.

Des principes éthiques du Wandervogel 

A l’heure d’une inquiétante désaffection de tout engagement politique de fond de la jeunesse européenne, le Wandervögel nous donne l’exemple d’une génération ayant pleinement vécu son idéal. Dès ses débuts, il a exprimé le souhait de constituer un groupe singulier, hors de son « Temps ». Révélateur est à cet égard l’opposition de fond de ses membres aux Burschenschaften6.

Repliés sur un mode de vie urbain, fréquentant tavernes et caves, leurs membres se trouvaient être en effet sensiblement différents des membres des Wandervogel et de leur sensibilité à l’appel des forces naturelles primordiales. De plus, leur aspect fonctionnel, dans la mesure où ses associations représentaient souvent des tremplins en matière d’insertion professionnelle dans la société civile, provoquait le rejet de ces derniers ne ce souciant guère des préoccupations carriéristes qui devaient, dans la logique de la société allemande de Guillaume II, occuper l’esprit de la jeunesse.

Ce refus a pu être interprété comme une fantaisie niaiseuse ou encore comme des rêveries romantiques sans réelle consistance. Il n’en reste pas moins que cette opposition viscérale aux forces tendant à brimer l’élan juvénile rend compte d’un véritable projet éthique, d’une recherche continue d’une élévation spirituelle, communautaire et enracinée. Prenons l’exemple du dégoût que provoquaient chez eux les excursions organisées par les adultes. Même si elles se démarquaient des voyages culturels et des villégiatures jugées bourgeois, elles se plaçaient sur le plan d’une logique utilitaire du développement personnel : il s’agissait avant tout de réinvestir sa force de travail dans un effort physique.

Le but était la libération de l’Etre de l’asservissement capitaliste.

Le symbole lui-même du Wandern, héritage de la période romantique, se dressait contre la vie paisible, célébrant la marche vers l’aventure, concrétisée par les notions d’Action et d’Effort. Cette marche au grand air était conçue autour d’un dépassement de soi par la longueur des distances parcourues. Les contraintes du climat, l’effort physique, le contact avec l’environnement naturel participaient au renforcement d’une cohésion interne du groupe et développaient ainsi un esprit de solidarité au sein du mouvement en contraste éclatant avec l’individualisme rampant au sein de l’espace urbain. Le Wandervögel tenta d’importer cet esprit de camaraderie et de communauté, au sein du volk (du Peuple) par l’intermédiaire de pièces de théâtre, de danses, de chants faisant par ce biais revivre les traditions d’antan.

Le Wandervogel, ersatz d’un bouleversement social 

A notre sens, les membres du Wandervögel peuvent être aisément perçus comme les féroces opposants à ce qu’Alexis de Tocqueville a appelé le « despotisme démocratique »7. Cette fronde prend toute sa dimension si nous établissons un parallèle avec notre époque actuelle.

Nous nous complaisons immodérément au sein du faible espace de liberté que l’on daigne nous accorder. Cet attrait pour la solution « la moins pire », tend à altérer tous nos repaires traditionnels (à savoir principalement notre attachement à notre Patrie et à notre communauté de Destin et de Solidarité ) et nous contraint à accepter son ordre et la voix de ses agents (médias, cinéma, représentants individuels). Qu’à cela ne tienne, notre démocratie participative crée de nouveaux repères, si bien que, lorsque l’individu tend à se rendre compte de la supercherie, il se trouve pris dans une phase d’anomie, comme frustré par ce grippage brutal d’engrenages au sein desquels tout semblait aller de soi.

C’est de cette peur concrète et panique de voir ses mécanismes déstabilisés que le Wandervögel, et plus largement la jeunesse politisée de l’Allemagne du début de siècle a pu trouver sa force que nous n’hésitons pas à qualifier de « potentiellement révolutionnaire ». Révolutionnaire dans le sens que nous accordons à ce terme, à savoir une action entreprise de manière à provoquer un changement, une secousse, une réaction s’inscrivant dans un temps long. Et de fait, notre sujet principal rentre précisément dans ce cadre, par son désir de promotion d’un idéal de vie autre, contre les tenants d’une société jugée néfaste.

A cet égard, il est important de rappeler qu’il ne s’inscrivait pas dans une politisation déterminée et ne comprenait pas de corpus défini. Il ne s’agissait donc pas de dresser une alternative arrêtée contre un système en place mais simplement de faire sécession envers ce dernier et son éthique.

Toute la clé du Wandervögel et de ses vertus inspiratrices peut se résumer à notre sens à une formule : faire rupture entre soi-même et le conformisme pour être à même de transposer cette dissociation à une échelle plus vaste. En des termes plus concis, être l’une des multiples flammèches éclairant l’obscurité. Le Wandervögel tenta de concrétiser ce programme. Son appel à la rupture avec l’urbanité, la technique dévoratrice, les jeux des partis dans lesquels priment l’individualisme et les conflits égotistes avait valeur d’une fuite vers l’avant. Ce refuge peut être alors conçu non pas comme un désir de renouer avec un certain passéisme aussi suranné que la société dénoncée mais plutôt comme la traduction d’un désir de se placer à l’avant garde, de donner une première impulsion devant être à la base d’une restructuration du lien communautaire fondé sur la franchise et la camaraderie, propre à l’esprit européen. Il s’agit, pour citer Bernard Charbonneau8, de remplacer « le vous par le tu ».

C’est bien à notre sens ce manque d’impulsion, de spontanéité qui caractérise une jeunesse atrophiée par les mécanismes pervers transplantés par le système capitaliste, avec en premier lieu le consumérisme à outrance. Nous ne sommes pas naïfs pour autant : cette révolte soudaine demeura sans concrétisation au sein de l’Allemagne de Guillaume II.

C’est bien pourquoi nous avons évoqué cette action uniquement comme un « potentiel » révolutionnaire. Le Wandervögel n’a en effet pas souhaité penser sa rupture avec la société de son temps de manière totale, transformer en somme sa révolte en révolution laissant ainsi le temps à ses adversaires de préparer les dispositifs allant les entrainer dans la fosse commune du Premier conflit mondial. Néanmoins, ce mouvement posséda une conscience particulièrement aiguë de la nécessité d’établir un changement radical au sein du Système, par le retour à la Nature.

La nature comme socle révolutionnaire 

Les évènements récents autour de Notre-Dame-des-Landes ou encore du barrage de Sivens tendent bien à démontrer une recrudescence de la mobilisation autour de la question écologique, ignorée par les gouvernements et laissée de ce fait aux appétits productivistes. Ce dernier point va occuper la troisième partie de notre développement, en se focalisant sur la problématique du rapport entre le Wandervögel et leur appel au contact avec la Nature ainsi que sur l’éclairage qu’elle jette sur notre monde contemporain. A travers cette acuité de la question écologique semble pointer un désir qui était également celui de ces jeunes du Wandervögel : réenchanter le monde à travers une critique de ses mœurs telles qu’elles apparaissaient à leur époque.

Ce réenchantement passait principalement par cette revendication d’un lien intrinsèque avec l’environnement. Il n’est pas étonnant alors, d’observer depuis ces derniers mois une floraison de nombreuses zones à défendre. Le membre du Wandervögel tout comme l’homme lambda, en tant qu’être vivant ne peut se passer d’un contact avec la Nature, condition d’une liberté pleine et entière. Cette liberté pleine et entière ne saurait se confondre avec celle composée par une série de besoins aussi artificiels les uns que les autres qui nous sont imposées au quotidien.

En effet, l’Homme façonné par le système capitaliste est à la fois dans et hors de la société. Il partage le quotidien de ses semblables, les croise dans les grandes foules anonymes des villes mais se trouve incapable de faire réellement corps avec ses membres, tout replié qu’il est sur sa sphère privée, acceptant dans une servitude volontaire l’offre sans fin des plaisirs solitaires mis à sa disposition.

La conception d’un retour à la nature9 au contraire tend à renouer avec une prise de contact humaine réellement enracinée, fondée sur des rapports concrets, ordinaires et francs. L’essentiel est fondé non pas sur un Grand Tout uniforme mais davantage sur l’idée du petit groupe soudé par des liens puissants de fraternisation. Cette dernière s’inclut dans un ensemble plus vaste. La contemplation en groupe des paysages, l’effort collectif sur les routes peuvent être à même de nous faire prendre conscience de notre inclusion à la fois physique et intellectuelle dans le cadre d’une même communauté de destin : l’Europe.

Il s’agit de prôner un Homme relié ; par une solidarité populaire, en refusant autant que faire se peut les stigmates d’un individualisme dévorant. Nous souhaitons que cet article pousse les militants se plaçant de manière sincère dans une logique révolutionnaire à redécouvrir l’héritage du Wandervögel et à étudier plus avant les possibilités de son prolongement dans un objectif de destruction des barrières idéologiques du Système.

DAZIBAO

Bibliographie 

L’ensemble des livres de l ‘Association des Amis de la Culture européenne sont disponible sur : https://editions-ace.com/

Atlas Wandervögel, Ouvrage trilingue : français, allemand, espagnol, ACE, 2020.

Karl Hoffkes, Wandervögel : révolte contre l’esprit bourgeois, ACE, 2020.

Alain Thiéme, La jeunesse Bündisch en Allemangne, ACE, 2020.

Hans Bluher, Wandervögel : histoire d’un mouvement de jeunesse. Tome I. Paysages au matin, Paris, Les Dioscures, 1994

Bernard Charbonneau, Jacques Ellul, Nous sommes tous des révolutionnaires malgré nous, Paris, Seuil, 2014

Gilbert Krebs, « Bluher, Wyneken et l’invention de la jugendbewegung », dans Recherches germaniques : mouvements de jeunesse/jeunes en mouvement, Strasbourg, Université de Strasbourg, 2009

Nicolas Le Moigne, La « jeunesse ligueuse » (Bundische Jugend) : utopie et alternative politique dans l’Allemagne de Weimar, Colloque international « Les relèves d’un après-guerre à l’autre : racines, réseaux, projets et postérités », tenu à Luxembourg les 16, 17 et 18 mars 2005, Centre Virtuel de Connaissance de l’Europe (Luxembourg/ Sanem)/Université de Metz/Mission historique française en Allemagne

NOTE :

1Système d’écriture rapide reposant sur l’utilisation d’un système de signes, substitué à la parole

2En Allemagne, du XVIème siècle à 1945 : écoles secondaires dans lesquelles étaient appris le latin et/ou le grec

3Cave dédiée à la consommation de boissons situées dans les sous sols des hôtels de ville en Allemagne

4Littéralement « oiseau migrateur ». Le terme est repris plus précisément d’un lied du poète Otto Roquette : Ihr Wandervogel in der Luft. Ces lieder étaient d’origines populaires.

5Ernst Niekisch, Hitler, une fatalité allemande, 1932

6Corporations étudiantes dérivées des bataillons des volontaires étudiants ayant participé aux guerres successives de Libération contre Napoléon Ier au début du XIXème siècle

7Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 1835

8Bernard Charbonneau, Jacques Ellul, Nous sommes des révolutionnaires malgré nous. Textes pionniers de l’écologie politique, Paris, Seuil, 2014

9Pour un exemple littéraire (et nuancé) de cet idéal de retour à une vie naturel nous vous recommandons l’excellent roman d’Olivier Maulin Le bocage à la nage paru en 2013 aux Éditions Balland

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