Editorial du numéro 68 : Faut-il lutter contre le TAFTA

EDITORIAL EN GUISE DIALOGIQUE. FAUT-IL LUTTER CONTRE LE TAFTA ?

Nous avons reçu d’une lectrice le texte suivant auquel nous répondons ci-après : « Qu’il s’agisse de gens de gauche, d’extrême gauche, d’extrême droite ou d’ailleurs, plusieurs voix s’élèvent actuellement contre le Transatlantic Free Trade Area (TAFTA), c’est-à-dire le traité de libre échange entre l’Union Européenne et les Etats-Unis. Cette contestation a même donné lieu à une manifestation, dernièrement, dans quelques villes de France. Dans les médias, en revanche, c’est le grand silence (ou presque).

Et pour cause ! Ce traité, en effet, a de quoi faire peur. Il représente en quelque sorte le stade ultime de l’assujettissement économique de l’Europe aux Etats-Unis ou, en d’autres termes, la mort de l’Europe sur le plan social et économique : suppression de tout ce qui entrave la libre concurrence des activités de service, comme la santé et l’éducation, l’eau, l’énergie, la recherche, les transports, la sécurité sociale, les services financiers, les assurances… Bref, une lente privatisation des services publics au profit de grandes firmes multinationales. Et ne parlons pas de la suppression des tarifs douaniers qui provoquera une catastrophe majeure dans le monde agricole !…

Mais ne soyons pas dupes ! Ce traité est le fruit d’une politique de « rouleau compresseur », mise en marche depuis longtemps : 1990, première déclaration transatlantique entre les Etats-Unis et l’Europe, mai 1998, signature du premier partenariat économique transatlantique, juin 2005, sommet américano-européen, avril 2007, création du « Conseil économique transatlantique », février 2009, le Parlement européen entérine l’idée d’un grand marché transatlantique, juin 2013, mandat est donné par les Etats membres de l’Union Européenne pour négocier avec les Etats-Unis la création d’un grand marché commun transatlantique… A ce titre, les propos tenus par David Rockefeller, à Newsweek, le 1er février 1999 sont d’une grande limpidité : « Quelque chose doit remplacer les gouvernements, et le pouvoir privé me semble l’entité adéquate pour le faire. » Mais, en 1848, les propos de K. Marx étaient eux aussi d’une grande limpidité : « Les pouvoirs publics modernes ne sont qu’un comité qui administre les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière. »…

La création de ce grand marché transatlantique permettrait, nous dit-on, d’obtenir une augmentation conséquente des revenus pour les ménages européens d’ici quelques années… Tout compte fait, le TAFTA est un peu le cheval de Troie du mondialisme.

Mais, au final, quelle importance ? Oui, quelle importance que l’Europe finisse sous tutelle des Etats-Unis ? Pourquoi devrions-nous choisir entre une Europe libre d’échanger, c’est-à-dire libre d’exploiter comme elle l’entend tous les prolétaires que nous sommes et une Europe soumise aux dictats américains, simplement obligée d’adapter sa méthode d’exploitation à celle des USA ?!….

Au bout du compte, le résultat sera le même : la marchandisation des hommes… car le Capital n’a pas d’autre but : « La production ne produit pas l’homme seulement en tant que marchandise, l’homme défini comme marchandise, elle le produit, conformément à cette définition, comme un être déshumanisé aussi bien intellectuellement que physiquement – immoralité, dégénérescence, abrutissement de ouvriers et des capitalistes. Son produit est la marchandise douée de conscience de soi et d’activité propre…la marchandise humaine… » (K. Marx. Manuscrits de 1844)

Le choix à faire se situe donc ailleurs… Il ne s’agit pas d ‘améliorer ou de conserver ce qui est, ce qui a été et qui, de toute façon, sera perdu à court ou à moyen terme, il s’agit de regarder devant nous, de se donner les moyens de bâtir un monde débarrassé de l’argent et de tous ses corollaires.

Il ne faut pas perdre de vue que la concentration des capitaux est non seulement inévitable, mais indispensable au capital et fondamentalement nécessaire au renversement de ce monde : « Corrélativement à cette centralisation , à l’expropriation du grand nombre des capitalistes par le petit, se développent sur une échelle toujours croissante l’application de la science à la technique, l’exploitation de la terre avec méthode et ensemble, la transformation de l’outil en instruments puissants seulement par l’usage commun, partant l’économie des moyens de production, l’entrelacement de tous les peuples dans le réseau du marché universel, d’où le caractère international imprimé au régime capitaliste. » (Le Capital, livre premier, 1867). Le TAFTA correspond donc pleinement et intrinsèquement à la course folle du mode de production capitaliste. S’y opposer ne nous libérera nullement de l’asservissement pitoyable auquel nous sommes réduits. D’évidence, la seule véritable lutte à mener, c’est de détruire ce qui nous empêche de vivre… » Lisa

AutocTafta

Commentaire de Jean Galié :

Voici un texte limpide dans son expression et qui a l’insigne mérite de la radicalité tout en contribuant à un questionnement réel concernant les positions que doivent adopter les révolutionnaires engagés sur la voie de la sortie du règne despotique du capital.

Il est exact d’affirmer que nous n’avons pas à choisir entre deux composantes du capital mondial ; la logique inhérente au mode de production capitaliste se concrétisera peu ou prou, et dans l’état présent des choses on ne voit guère comment le TAFTA ne serait pas appliqué, nonobstant le fait que des oppositions au sein des diverses fractions du capital pourrait ralentir ce processus. Néanmoins, il ne faut pas s’attendre, dans l’immédiat, à ce que des tensions inter-impérialistes, au sein du monde occidental, fassent capoter cette dynamique d’extension et d’intensification de l’exploitation des prolétaires autour du projet en jeu. Les exigences géopolitiques et stratégiques imposent une uniformisation atlantiste à ce qui fait office de bloc occidental face aux autres aires géopolitiques concurrentes.

De surcroît, il est actuellement inenvisageable de voir les prolétaires européens se dresser comme un seul homme contre la mise en œuvre du projet scélérat, ne cultivons pas d’illusions à cet égard, l’offensive contre le capitalisme n’est malheureusement pas d’une ampleur suffisante actuellement.

Pour autant, nous avons toujours pensé que même si les luttes à caractère économique des travailleurs ne pouvaient remettre en question le règne du capital, qui reprend d’une main ce qu’il a concédé d’une autre, il n’en était pas moins nécessaire de combattre l’exploitation et de ne pas se laisser tondre la laine sur le dos. Au cours de ce combat il est possible de forger des moyens de lutte et d’unification face à la classe dominante. Ce sont aussi des moments où peut émerger chez les travailleurs, la conscience que la vie réduite aux exigences économiques du taux de profit est une impasse pour l’humanité.

En conséquence, il nous paraît pertinent de dénoncer le TAFTA, pour des raisons essentiellement tactiques, en les articulant à l’axe majeur de remise en question du capital dans sa globalité. Chaque fois que les prolétaires luttent contre une initiative de celui-ci, ils font bien car ils formulent leurs exigences en n’étant plus seulement des instruments passifs, des forces de travail à disposition du procès de valorisation. Toute l’histoire du mouvement ouvrier est celle de cette résistance. Il faut, certes, aller plus loin mais l’indifférentisme ne saurait être ici de mise. A l’inverse, nous savons que l’opportunisme réformiste n’est qu’une façon de nous faire acquiescer à notre aliénation. Il est donc hors de question de se rallier à ses mots d’ordre tendant à moraliser le capitalisme.

Alors « quelle importance que l’Europe finisse sous tutelle des Etats-Unis? » Pourquoi s’opposer au TAFTA? Non pas parce que c’est le TAFTA en soi! Mais bien parce qu’il est une médiation concrète dans le devenir du capital à son concept absolu, c’est-à-dire à la concrétisation du capital absolu. Celui-ci, comme l’a montré Costanzo Preve, est un phénomène culturel global (1) qui mène une guerre sans merci afin d’éradiquer toute substance humaine faisant obstacle à la marchandisation du monde.

Tout ce qui est culture au sens large n’est pas réductible à l’existence des sociétés de classe au cours de l’histoire. Les représentations mentales, les langues qui les ont rendues possibles, par exemple, bien que marquées par cette existence, ne sont pas déterminées absolument par celle-ci, ne serait-ce que parce qu’elles lui sont préexistantes. Mais même durant le processus historique, elles sont l’expression de la vie commune, de sa créativité (parfois rebelle) et de ses racines populaires.

C’est cela que la capital absolu ne saurait tolérer dans sa dynamique – impossible et contradictoire – tendant à se délester de toute pesanteur humaine dans sa corporéité sensible. N’oublions pas que la marchandise est « une chose sensible suprasensible » (Marx).

Le TAFTA est l’ensemble des relations humaines devenues extérieures à leurs agents productifs, réifiées dans l’expression juridico-économique d’un traité à usage capitalistique. Application, un exemple : l’anglais banalisé à finalité mercatique (nous n’avons rien contre Shakespeare ou William Blake!) doit se substituer aux langues vernaculaires du continent européen (ceci est soigneusement mis en œuvre dans l’Education nationale où l’on apprend à obéir à la voix de son maître sous surveillance européiste bruxelloise!) comme lieu et lien spirituels de l’expérience traditionnelle communautaire des peuples européens. C’est pour cette raison que l’Europe ne doit pas tomber sous tutelle étasunienne (2) afin que nous ne soyons pas noyés dans un magma post-prolétarien renvoyant le changement social aux calendes grecques. Nous ne disposons que de peu de temps à cet effet.

A chaque instant le capital gagne en force (au sein même de son processus de décomposition affectant tout lien social), travaille à affermir ses assises en manipulant la terre et tout le vivant, jusqu’au génome des espèces. Pour « détruire ce qui nous empêche de vivre« , il est nécessaire de le faire hic et nunc et non pas dans un ailleurs et un futur improbables où tout sera plié… Ceci n’est pas de l’immédiatisme mais relève de la simple évidence selon laquelle seul l’instant présent nous appartient si tant est que l’on essaie de le penser et d’y agir.

Si l’on se retire sur l’Aventin afin de ne pas participer, avec raison, aux manœuvres de l’ennemi (cirque démocratiste), ce n’est pas pour le regarder agir mais pour le canarder! Aussi, ne peut-on à la fois constater que le TAFTA « a de quoi faire peur » et dire qu’au final cela n’a que peu d’importance. Combattre ce traité n’équivaut pas à s’arrimer à la queue de la classe dominante européenne qui, de toute façon, ne manifeste aucune velléité d’indépendance à l’égard de son maître atlantiste. Par contre, il est nécessaire de donner un contenu autonome, par rapport à l’idéologie capitaliste, à la critique que nous faisons du TAFTA. Celle-ci manifestera les objectifs propres aux forces visant « un monde débarrassé de l’argent et de tous ses corollaires« . La dénonciation du traité est un moment essentiel dans la lutte pour accéder à cet au delà du fétichisme de la marchandise.

NOTES :

1) « Il n’a jamais existé dans l’histoire de guerre culturelle comme celle qui suit son cours […] Comment peut-on imaginer qu’on puisse participer au conflit politico-culturel le plus immense – parce qu’il est globalisé – de toute l’histoire, sans passer par la résistance à une nouvelle inquisition omniprésente? Celui qui le croit et se retire, horrifié du danger de contamination, se met lui-même décidément hors de l’histoire. » Costanzo Preve. La quatrième guerre mondiale. p. 210.11.12. Ed. Astrée.

2)  » En tant qu’il est ‘géopolitique’, l’empire des Etats-Unis tend à dominer militairement le monde entier par un usage combiné des bases militaires contrôlant certains territoires, et des forces terrestres, maritimes, et aériennes. En tant qu’il est ‘culturel’, il vise à imposer de plus en plus profondément une grammaire mondiale unifiée des formes de vie, et d’une colonisation générale etsystématique de la vie quotidienne de ses ‘sujets-usagers’ « . Ibid. p. 169.

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