La prison, miroir de la société capitaliste ?

Les dernières condamnations de manifestants à de la prison ferme, dans le cadre des marches de protestation, suite à la mort de Rémi Fraisse notamment, nous rappellent l’importance de l’administration pénitentiaire dans l’appareil de répression étatique. Nous sommes allés en discuter avec Serge, premier surveillant dans une maison d’arrêt du nord de la France et syndicaliste au SNP-FO. ( Article paru dans le Rébellion 68 de Février 15) 

R / Le personnel de surveillance de l’administration pénitentiaire fait régulièrement parler de lui par des mouvements de contestation allant parfois jusqu’au blocage d’établissements. En ces temps de recul général des luttes et de la syndicalisation dans le monde du travail, comment expliquer cette mobilisation toujours importante ?

Il faut d’abord préciser que les surveillants n’ont pas le droit de grève – ce qui a l’avantage de nous éviter les journées de grèves éparses, plus démobilisatrices que réellement gênantes pour le gouvernement – que l’on retrouve dans les autres secteurs de la fonction publique en guise de moyen de lutte proposé par les bureaucraties syndicales. Les collègues qui se déplacent pour manifester le font sur leur temps de repos et savent que l’administration ne comprend que le rapport de force, on évite ainsi l’hypocrisie du « dialogue social ».

Sur le fond, ces mobilisations sont dues aux conditions de travail de plus en plus dégradées du personnel qui subit la politique de restriction budgétaire, tout en étant pris en tenaille entre une population pénale de plus en plus difficile et une administration qui nie la réalité du terrain au nom de la logique comptable et des impasses idéologiques qui empoisonnent notre système judiciaire. Concrètement, la charge de travail ne cesse d’augmenter sans pour autant que le personnel soit renforcé, et avec parfois un seul agent pour plus de cents détenus dans certaines maisons d’arrêts. Il est impossible de réaliser correctement toutes les tâches qui nous sont demandées ce qui entraîne des risques importants pour notre sécurité et nous met en porte-à-faux vis-à-vis de la légalité. Les rythmes de travail sont très lourds et irréguliers, là aussi du fait du manque de personnel. On ne compte plus les rappels à domicile et les repos hebdomadaires qui sautent au dernier moment. Les dotations en matériel sont tout à fait insuffisantes et les collègues qui arrivent sur leur premier poste doivent compléter leur tenue à leurs frais, etc.

La liste serait longue mais l’important est que tout ceci entraîne un épuisement et une démotivation des personnels dès les premières années, ce qui ne profite à personne, ni à la société, ni aux détenus.

R/ J’imagine que du point de vue des détenus les conditions de détentions ne sont pas non plus idéales dans ce contexte ?

Tout dépend de l’établissement : si certains centres de détentions pour délinquants sexuels se rapprochent aujourd’hui plus d’une colonie de vacances que d’une prison, dans beaucoup de maisons d’arrêts les conditions de détentions restent déplorables. Les locaux sont insalubres et le matériel défectueux. Les surveillants n’ont pas le temps de transférer les demandes courantes des détenus, encore moins de consacrer du temps à aider ceux qui devraient l’être.

Comme toujours dans cette société, ce sont les individus qui trichent qui sont servis en premier, quand ceux qui respectent la règle sont laissés pour compte. Dans ces conditions comment donner un sens à la peine pour le condamné ? Parler de réinsertion n’est qu’une mauvaise blague au vue de l’absence d’accompagnement et surtout de l’injustice flagrante de notre système carcéral. Le manque d’effectif et les réglementations de plus en plus procédurières rendent impossible un contrôle efficace de la population pénale par les surveillants, celle-ci se retrouve donc organisée par une voyoucratie interne composée de petites frappes de cité à la base et de mafieux notoires au sommet dans un chaos crapuleux et violent, sur fond de rap et de Subutex. Pour celui qui ne s’intègre pas à ce système il ne reste plus que l’isolement ou le suicide.

R/ Face à ces difficultés, quelles sont les solutions proposées par les gouvernements successifs ?

Malgré la fausse alternance droite / gauche, tous se rejoignent sur la même option libérale : à savoir la privatisation du service public pénitentiaire. Tout a commencé dans les années 1980 où la nécessité de construire de nouveaux établissements pour faire face à l’augmentation de la population carcérale dans un contexte de maîtrise des dépenses publiques, a fait germer l’idée chez les technocrates de l’administration d’imposer de nouvelles prisons entièrement gérées par le privé (comme il en existe aux U.S.A.). Heureusement, la proposition de loi fut abandonnée face à l’union inédite des surveillants, des magistrats et des détenus contre ce projet. Mais le Capital, toujours avide de développer de nouveaux marchés à l’infini, n’allait pas s’avouer vaincu pour autant. Il revint à la charge quelques années plus tard sous la forme d’un partenariat public / privée, respectant les prérogatives régaliennes de l’Etat en conservant à la charge de celui-ci l’exercice des fonctions judiciaires (greffe, etc.) et relative à la sécurité (personnel de surveillance, armement…) tout en confiant la gestion de tous les autres domaines (administration, repas, entretiens des locaux, activité salariée des détenus…) à des groupes privées comme Sodexo.

Au delà des évidents problèmes éthiques et philosophiques que cette politique soulève, c’est aussi une cause de dysfonctionnement sur le terrain. La logique comptable est omniprésente, le personnel privé n’a pas toujours la formation adéquate et la qualité des services laisse parfois à désirer, sans parler des lenteurs et situations administratives ubuesques entraînées par la coexistence de deux entités aux intérêts divergents sur le même terrain d’action. Mais malgré ces piètres résultats, la privatisation avance toujours plus, avec maintenant de nouveaux partenariats où l’investisseur privé qui se charge de construire les nouveaux établissements demeure propriétaire des locaux et responsable de leur exploitation après leurs livraisons, l’Etat étant simplement locataire contre des sommes indécentes (aux frais du contribuable) qui partent remplir les poches des actionnaires.

Je tiens à souligner que ces cadeaux de la classe politique aux grands capitalistes ne sont pas un cas isolé, on retrouve le même genre de partenariat dans d’autres domaines, notamment hospitalier.

R/ L’Etat français étant régulièrement condamné par diverses instances internationales sur les conditions de détention dans ses prisons, l’administration pénitentiaire s’est vue contrainte d’appliquer la réglementation européenne. Quelle est la conséquence de ces réformes ?

Ces réformes, justifiées comme de coutume par la nouvelle religion universelle des droits de l’homme, tendent à la généralisation sur l’ensemble de l’Union européenne d’un modèle pénitentiaire issu des sociales-démocraties d’Europe du nord.

Ce modèle, inspiré par un progressisme libéral qui n’est rien d’autre qu’un protestantisme laïcisé, se refuse à voir les détenus comme des condamnés mais comme des âmes perdues, naturellement bonnes et forcément corrompues par des contingences extérieures, n’attendant qu’une chance de salut.

Dans cette optique la détention ne doit pas être une peine mais une passerelle vers la réinsertion à tout prix, ce qui implique que tout soit mis en œuvre pour que les détenus aient accès à un maximum de possibilités d’accomplissement personnel et soient au minimum éloignés de la société. Tout ceci se conjuguant avec un accroissement constant de la liberté individuelle des détenus, principe d’habeas corpus poussé à l’extrême.

Ainsi dès les années 1970, le président Valéry Giscard d’Estaing devait affirmer comme un principe que « la peine ne devait se résumer qu’à la privation de liberté », c’est-à-dire qu’hormis celui de libre circulation, le citoyen détenu devait pouvoir jouir de l’intégralité des droits du citoyen lambda. C’est cette logique qui, après des décennies de blocage de la part du vieil appareil répressif hexagonal, trouve aujourd’hui son application dans les nouvelles réformes : encellulement individuel systématisé, régime de détention et application des peines à la carte, suppression des fouilles au corps, mesures disciplinaires très limitées, droit de vote et accès garanti à de nombreuses activités ludiques.

On laissera de côté le débat philosophique et idéologique sur la pertinence d’une telle politique dans une société utopiste qui renvoie aux convictions et à la sensibilité de chacun, pour s’en tenir ici simplement au fait de son application dans le temps présent. Et le fait est qu’imposer pareille réforme à l’institution, tout en lui demandant de réduire ses coûts de fonctionnement est tout à fait hypocrite et ne peut engendrer qu’une situation délétère.

Les surveillants d’abord se voient les premières victimes de ce double discours de l’administration, avec un matraquage intellectuel durant leur formation sur les droits des détenus, le respect de la dignité humaine et la réinsertion qui vise à les formater sur un modèle théorique compatible avec l’abstraction bureaucratique des règles pénitentiaires européennes, mais totalement incompatible avec la réalité du terrain où ils seront amenés à travailler. Immergés sans transition dans les établissements les plus dégradés de la région lyonnaise ou d’Ile-de-France ils devront apprendre à composer avec les exigences contradictoires de la hiérarchie : maintenir l’ordre dans la détention avec efficacité et rapidité tout en respectant en apparence le règlement. L’équilibre se fait en mettant les agents totalement en porte-à-faux vis-à-vis de la légalité. En cas de problème l’administration se défausse sur les individus, en témoignent les affaires de plus en plus nombreuses avec condamnation des surveillants à la clé.

Mais au-delà de ça, ce système comporte bien d’autres effets pervers, à commencer par l’inégalité de traitement qu’il provoque entre détenus. La généralisation des procédures pour toutes les décisions de la vie carcérale favorise de manière très considérable ceux qui ont le niveau d’instruction pour connaître et faire valoir leurs droits et qui ont les moyens de s’attacher les services d’un avocat spécialisé : ceux là peuvent profiter de toutes les libéralités et indulgences prévues par les très humanistes règles pénitentiaires européennes. Les autres, ceux qui n’ont ni bagage personnel ni soutien extérieur peuvent croupir en silence dans des geôles misérables et crasseuses, écrasés par la machine bureaucratique dans l’indifférence la plus totale des bonnes consciences progressistes. Comme toujours avec le libéralisme, l’égalité en droit permet d’absoudre la société de l’inégalité de fait.

On constate également cette inégalité dans l’accès aux nombreux services extérieurs que proposent les sociétés privées aux détenus. Pour qui en a les moyens, il est tout à fait possible de remeubler intégralement sa cellule dans le confort dernier cri et de commander tous ses repas à l’extérieur, les autres devront se contenter de chaises cassées et de bouillie industrielle. En prison comme ailleurs, un peu d’argent arrange bien des choses.

Au delà d’une simple critique moraliste de cet état de fait, on soulignera toute l’intelligence du système, qui, en multipliant les différences de traitement brise la cohésion qui pouvait traditionnellement exister entre codétenus partageant la même galère, limitant ainsi le risque de mouvement de révolte d’ampleur. Là où le bagnard n’avait à perdre que ses chaînes ou sa vie, le détenu du 21e siècle pourrait se voir confisquer son ordinateur, son fauteuil ergonomique ou ses séance de musculation, autant de choses qu’il ne sacrifiera pas pour un élan de solidarité avec son voisin qui se plaint d’être privé d’eau et d’électricité dans sa cellule depuis la veille. D’autant plus que les détenus les plus efficaces dans leurs revendications contre l’institution étant bien souvent les plus soutenus et les plus instruits, ce sont également les mêmes qui comme je l’expliquais plus haut profitent le plus des réformes.

Ainsi, grâce à une soit disant intention progressiste d’ « individualisation des peines » le système répressif carcéral lâche du lest là où cela lui est nécessaire, sans pour autant provoquer une avancée globale de la condition des détenus.

On retrouve ici une application de plus de ce totalitarisme liquide que l’oligarchie technocratique voudrait nous imposer à l’échelle de la société entière : une disparition totale de la liberté première, qui est celle d’être maître de son destin, noyé dans la sacralisation de tout un tas de libertés secondaires, liberté de choix culturel, liberté de choix de consommation, liberté de choisir son sexe (la transsexualité est reconnue par l’administration pénitentiaire) etc. Ceci dans le but d’asservir définitivement les hommes à leurs fonctions d’esclaves consommateurs, prosternés devant le veau d’or, en s’évitant les désagréments d’une violence inutile et salissante.

Je conclurai par un exemple simple, la télévision et les jeux vidéos en cellule : d’aucuns y verraient une avancée pour le bien-être des détenus, d’autres un laxisme de l’institution, mais c’est un vieux briscard du grand banditisme, qui avec l’expérience d’une vie derrière les barreaux m’a apporté l’avis le plus pertinent sur le sujet : « avant la télévision, même celui qui n’avait jamais lu de sa vie s’y mettait pour tromper l’ennui, certains cherchaient un sens à la vie et se tournaient vers la religion, d’autres se politisaient, on discutait plus, maintenant c’est chacun pour sa gueule dans sa cellule devant la télé. » De l’avis également des vieux surveillants, les détentions sont devenues bien plus calmes la nuit grâce à la télévision. La télé, le moins cher des matons ?

R/ Cette crise du système pénitentiaire, notamment due à une surpopulation, qui augmente plus vite que les nouvelles places, fait croître les critiques du modèle carcéral comme réponse pénale majoritaire face aux infractions graves. Qu’en est-il des alternatives proposées ?

On passera sur les logorrhées de l’extrême-gauche pour la « suppression totale des prisons » et sur la caricature inverse de la guillotine pour tous, qui ne sont que des positions de principe qui relèvent plus de l’incantatoire que d’une proposition politique crédible, afin de s’arrêter sur le discours social libéral de plus en plus en vogue sur la « liberté surveillée ». Sous couvert de faciliter la réinsertion (discours social) et de faire des économies (discours libéral), il est de plus en plus proposé aux condamnés d’effectuer leurs peines à domicile sous surveillance électronique, et même de se rendre à leur travail ou de pouvoir faire des courses.

Ainsi derrière un discours humaniste l’Etat peut enfermer les citoyens à leurs frais sans dépenser un centime, et ne pas priver le Capital de travailleurs/consommateurs même condamnés. Toujours dans cette optique libérale « droit de l’hommiste », la peine devient bien plus supportable aux yeux de la société (là aussi on notera que l’emprisonnement à domicile prend une dimension différente suivant que l’on soit propriétaire d’un studio ou d’une maison de campagne avec jardin), et l’Etat se décharge de sa responsabilité tout en privant le citoyen du principal : sa liberté.

Si pour le détenu il est évidemment plus avantageux de purger sa peine à domicile, il devra vivre des années avec l’épée de Damoclès d’un retour en prison au moindre doute des magistrats sur sa « démarche citoyenne ». La société étant pauvre en martyrs, on peut imaginer qu’à ce prix-là on a peu de chance de voir se développer toute contestation. Là où la société traditionnelle ne connaissait que la liberté et la servitude, nous avons maintenant des libertés à plusieurs vitesses (on a d’ailleurs créé la charge de « juge des libertés »).

Espérons que la semi-liberté offerte aux délinquants ne préfigure pas celle qui sera imposée dans un futur pas si lointain à l’ensemble de la population, par une classe politique ouvrant là aussi encore, pour le bien souverain, la mise en place du meilleur des mondes.

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