Ouvrons le débat : le végétarisme comme éthique

Alors que nous vivons dans une société où manger de la viande fait partie des mœurs, avec un système encourageant l’élevage industriel apparu au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et où ce marché rapporta 12,1 milliards d’euros en 2012 (avec les fast-foods s’imposant comme leader en France, avec 34 milliards d’euros de vente en 2012), des personnes au mode de vie différent s’élèvent contre cette culture de la surconsommation et ces industries exploitant le monde animal.

Régulièrement secouées par des scandales (crise de la « vache folle », poulet à la dioxine, lait à la mélanine, viande de cheval dans des lasagnes sensées être au bœuf…), le plus gros scandale des industries agro-alimentaires n’est-il pas tout simplement celui que l’on refuse de voir ? Un milliard d’animaux tués chaque année dans les abattoirs français, environ 90% de la viande consommée provenant de l’élevage industriel, aux conditions atroces: hangars fermés et surpeuplés, animaux nourris aux farines animales, becs des poules et poulets sectionnés à vif, évoluant dans un espace de la taille d’une feuille A4, gavés d’antibiotiques… Le consommateur n’est pas en reste également puisque ces entreprises agro-alimentaires n’hésitent pas à mentir sur les étiquettes, la marchandise… Un système où tout le monde est lésé.

Une histoire de la condition animale

Tout commence il y a 23 000 ans, quand l’Homo Sapiens débute la domestication. La domination de l’Homme sur les animaux (et plus généralement la nature) se trouve appuyée au XVIIème siècle par le philosophe René DESCARTES, affirmant l’idée d’une faune semblable aux machines, objet sans âme à la disposition des humains. Puis, au XIXème siècle, la condition animale ne fait que suivre un monde qui s’industrialise, avec des dérives toujours plus grandes. L’élevage industriel, à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, a pour but d’obtenir un maximum de rendement, par tous les moyens. L’Homme se retrouve coupé de la nature dont il est pourtant issu. L’écrivain Paul CLAUDEL, opposé à cette vision d’animal-machine, déclare dans son Bestiaire spirituel, publié en 1949 : «L’habitant des grandes villes ne voit plus les animaux que sous leur aspect de chair morte qu’on lui vend chez le boucher. La mécanique a tout remplacé. Et bientôt ce sera la même chose dans les campagnes. […] Maintenant une vache est un laboratoire vivant […], le cochon est un produit sélectionné qui fournit une quantité de lard conforme au standard. La poule errante et aventureuse est incarcérée.»

Aujourd’hui les animaux continuent à être niés dans la conscience collective d’une société consommatrice, où seul compte la marchandise et le produit fini. Ainsi, on assiste à des manipulations génétiques afin d’obtenir un «produit» plus «rentable», aux destructions des espaces naturels afin de créer des cultures destinées à nourrir les élevages (38% de la forêt Amazonienne a été détruite dans ce but),… et, bientôt, aux AGM (Animaux Génétiquement Modifiés).

Animaux transgéniques

Suite logique d’une société qui, en 1996, donne naissance à la brebis Dolly, premier mammifère cloné (euthanasié sept ans après), la société américaine AquaBounty Technologies risque de commercialiser d’ici fin 2013/début 2014 AquAdvantage®, du saumon deux fois plus gros que la moyenne, modifié génétiquement, et marque déposée. Car, dans un monde où l’argent et le système capitalistes sont rois, et où on créé en 2005 des vaches Génétiquement Modifiées, le but de ces industries et de ces brevets déposés est de contrôler l’alimentation mondiale. Et de toucher des royalties pour la reproduction de ses animaux «marque déposée».

Monde artificiel créé par l’Homme individualiste souhaitant être dieu, avec pour seule spiritualité le profit… Ainsi, l’Homme, en considérant le monde animal comme une machine destinée à le satisfaire, a rompu le lien qui le rattachait à la nature. Une société à mille lieux de celle préconisée par le sceptique Sextus EMPIRIUS, soulignant l’importance pour l’Homme de former une communauté avec les animaux et la nature l’entourant, comme «un esprit qui pénètre à la façon d’une âme, le cosmos tout entier.»

Modes de vie alternatifs

Pourtant, bien loin de ce modèle mortifère prôné aujourd’hui, il existe des sociétés et des choix de vie excluant l’animal de leur logique de consommation. Différents critères motivent l’adoption d’un autre choix de vie, en plus du respect des animaux. La préservation de l’environnement est une motivation prise en compte. En effet, avec environ 70% des terres mondiales servant à l’élevage et à nourrir le bétail, la disparition des espaces naturels et une consommation d’eau excessive (selon l’indicateur Empreinte eau, calculant le volume d’eau utilisé pour produire un produit ou un service, plus de 15 000 litres d’eau sont nécessaires à la production de 1 Kg de viande de bœuf), et quelques 9 milliards d’humains d’ici 2050, continuer ce mode de consommation amènerait pénuries alimentaires et déficit en eau catastrophique, selon le Stockholm International Water Institut. Quant à l’exploitation des peuples, il est tout aussi inquiétant : ainsi, le système, toujours prompt à donner des grandes leçons sur la faim dans le monde (et par la même occasion, à se donner bonne conscience), n’hésite pas à faire cultiver les céréales destinées au bétail dans des pays qu’il aime tant défendre, les pays du Tiers-Monde. Par exemple, en 1973, alors que l’Ethiopie connaissait une famine dans la région du Wello et dans les provinces du Nord, elle exporta pourtant vers l’Europe 9000 tonnes de céréales pour l’élevage.

Préoccupation de l’environnement, respect du monde animal… Le végétarisme, venant du latin vegetus, signifiant sain, frais et vivant se décline sous plusieurs formes : la pratique la plus repandue dans les pays occidentaux consiste à ne pas manger de viande mais inclut les œufs, les produits laitiers et le miel. Le végétarisme Hindou, lié à la pratique de l’Ahimsâ, « l’action ou le fait de ne causer de dommage à personne » exclut les œufs. 40% de la population Hindoue est végétarienne, soit environ 450-500 millions de personnes. Le végétalisme exclut tout aliment provenant de l’animal (viande, œuf, lait…). Enfin, le véganisme (néologisme issu de l’anglais vegan) est, selon la Vegan Society, fondée en 1944, « le mode de vie qui cherche à exclure, autant qu’il est possible et réalisable, toute forme d’exploitation et de cruauté envers les animaux, que ce soit pour se nourrir, s’habiller, ou pour tout autre but. »

Même si ces termes et ces choix semblent récents dans le monde occidental, ils ne font que se rapprocher d’une éthique Européenne vieille, de près de 2700 ans…

L’exemple Grec

Les végétariens ne portent ce nom que depuis peu, puisque avant la création de la Vegetarian Society en 1847 ils étaient appelés «Pythagoréens» : le Pythagorisme, en référence au mathématicien PYTHAGORE, et apparu vers la fin de l’époque archaïque, défend l’idée d’une alimentation composée de céréales et végétaux. Ainsi, Ovide, dans ses Métamorphoses, rapporte le discours suivant du mathématicien : «Vous avez les moissons ; vous avez les fruits dont le poids incline les rameaux vers la terre, les raisins suspendus à la vigne, les plantes savoureuses […] ; vous avez le lait des troupeaux, et le miel parfumé de thym ; la terre vous prodigue ses trésors, des mets innocents et purs, qui ne sont pas achetés par le meurtre et le sang. […] Chose horrible ! Des entrailles engloutir des entrailles, un corps s’engraisser d’un autre corps, un être animé vivre de la mort d’un être animé comme lui !» Ainsi, selon Pythagore, les dons fournis par la nature sont suffisants pour se nourrir, sans devoir recourir à la viande. L’Homme ne mange de la chair animale que par habitude, par facilité, et à cause du premier homme «dont le ventre avide engloutit les mets vivants !»

On retrouve cette même préoccupation bien plus tard, chez le philosophe PLUTARQUE (50-120 après J.C.), qui, dans ses Œuvres morales (ensemble de textes traitant de religion, d’éthique, de philosophie…), défendit le choix du mathématicien de ne pas consommer de viande. Ainsi, à la question «Pour quelle raison Pythagore s’abstenait-il de manger de la chair de bête ?», Plutarque rétorque «Quel motif eut celui qui, le premier, consomma de la viande ?». Pour le philosophe, c’est au carnivore de justifier son choix de consommer de la chair animale, car, tout comme Pythagore, il affirme que les dons de la Terre (légumes, céréales…) sont amplement suffisants pour nourrir l’Homme moderne, et que celui-ci ne tue pas les bêtes par nécessité, mais juste par luxure. Plutarque déclare que les animaux n’ont pas à être considérés comme des êtres inférieurs par l’Homme, qui n’hésite pas à leur ôter la vie pour un plaisir gustatif : «Pour un peu de chair, nous leur ôtons la vie, le soleil, la lumière et le cours d’une vie préfixée par la nature.» Et si la consommation de la viande rend l’Homme insensible à la souffrance des animaux, elle provoque également une agressivité envers ses semblables : «Quel homme se portera jamais à en blesser un autre lorsqu’il sera accoutumé à ménager, à traiter avec bonté les animaux ?». Le végétarisme prôné par l’école Pythagoricienne et défendu par Plutarque pense le destin de chaque être vivant comme interdépendant, et Homme et animaux complémentaires.

Ainsi, dans une pensée et tradition Européenne, le végétarisme (ou végétalisme) permet à l’homme de se rapprocher du mythe de l’âge d’or, période faste et heureuse suivant la création de l’Homme par le dieu Chronos, où êtres humains et animaux vivent en harmonie, et où «On ne connaissait ni la colère, ni les armées, ni la guerre ; l’art funeste d’un cruel forgeron n’avait pas inventé le glaive » (Tibulle, Elégies). Age d’or duquel les sociétés modernes s’éloignent, où l’argent roi triomphe sur le principe d’harmonie universelle. Et s’il est urgent que l’Homme abandonne son obsession de maîtrise absolue de la nature et reconnaisse son obligation morale envers elle et le monde animal, les modes de consommation alternatifs et tout ce qui en découle ne sont pas, comme on pourrait le croire, une obsession de «bobos», vrais bourgeois mais faux bohèmes, mais une volonté de s’éloigner d’un monde et d’un système niant la part divine et la part animale de l’Homme, et son implication dans l’univers tout entier.

Marie Chancel

 

Pour un végétarisme socialiste révolutionnaire de lutte

La pratique du végétarisme, dans les pays occidentaux, ne concernant à l’heure actuelle qu’une infime minorité de personnes (on parle généralement de 1% de la population, avec une proportion plus grande dans les pays anglo-saxons), elle est souvent vécue comme une forme de résistance envers une norme alimentaire (le « spécisme », c’est-à-dire une discrimination selon l’espèce), liée à un système d’exploitation des animaux (dont l’homme) et de l’environnement.

Les explications que donnent les végétariens occidentaux concernant leur régime alimentaire sont généralement de deux catégories : les raisons d’ordre sentimental, moral ou éthique, et les raisons d’ordre rationnel (les deux ne sont pas exclusives).

A la première de ces catégories correspond la réflexion sur la légitimité de consommer à proprement parler des cadavres d’animaux. Cette réflexion s’étend à la remise en cause de la souffrance que créent les conditions de vie des animaux d’élevage, à la vivisection et au droit à les utiliser à des fins de divertissement (comme les cirques ou la taureaumachie). Cette démarche éthique renvoie directement à la question de la place de l’Homme dans son environnement et aux relations entre les différentes espèces animales (Homme compris).

La deuxième catégorie relèvent de questions d’ordre strictement pratique, comme l’effet de la consommation de la viande sur la santé, le lien entre production de viande et destruction de l’environnement, la nécessité de réduire notre consommation en vue d’un accroissement de la population mondiale et de la consommation de la population déjà existante. Les arguments utilisés contre le végétarisme relèvent également le plus souvent de cette catégorie pratique (création d’emplois, « traditions », goût, effets sur la santé…).

Les premiers relèvent des questionnements sur le juste et l’injuste, les seconds sur l’efficace et l’inefficace, le plaisant et le déplaisant. En tant que socialistes, nos convictions nous porteront à subordonner les deuxièmes aux premiers, là ou le capitalisme fait exactement l’inverse.

Le végétarisme, n’est donc pas contradictoire avec le socialisme révolutionnaire. Mais se révèle soluble, à petite échelle, dans le capitalisme.

Présenté par les mouvements antispécistes d' »extrême-gauche » (qui considèrent que la différence d’espèce n’est pas une justification à l’utilisation d’être vivants), le végétarisme, et plus souvent chez eux le végétalisme, est donc une forme de lutte contre le capitalisme. Dans les mouvements antispécistes de « gauche », il s’agit d’une lutte pour la justice dans une optique plus sociale-démocrate, au même titre que la lutte contre le racisme ou contre le sexisme, sans y lier de perspective révolutionnaire.

De fait, la promotion du végétarisme par certains tenants du capital (1) met en évidence, le fait que le végétarisme n’est en soi pas contradictoire avec le capitalisme. En effet, dans un système ou la majorité de la population mange de la viande, le steak de soja peut-être vendu comme une rébellion, par le système marchand, dans le même rayon que les t-shirts de SOS Racisme et les déguisements de Femen.

Dans les faits, c’est ce qui arrive à beaucoup des militants associant cause animale et anticapitalisme : comme les « antifascistes » qui prétendent lutter contre le capitalisme à travers la lutte contre le fascisme et qui se retrouvent à s’associer avec le PS contre telle ou telle manifestation nazie, les activistes végétariens se retrouvent à lutter avec le patron de Sojasun contre l’oppression viandiste. Ceci dit, la seule pratique alimentaire qui soit authentiquement anticapitaliste résulte tout simplement dans l’autoproduction, c’est-à-dire dans la sortie du circuit marchand.

Toutefois, outre l’assimilation entre capitalisme et consommation de viande, d’autres erreurs ne doivent pas être commises par les tenants d’un végétarisme socialiste révolutionnaire. C’est erreurs sont, en premier lieu, les tenants progressistes de la plupart des végétariens.

Cette idée partant d’une vision linéaire du temps fait de la société contemporaine un monstre immoral devant nécessairement, par la force de saint-progrès, se diriger vers dès lendemains qui chantent végétariens.

D’autre part, le végétarisme militant dans sa majorité est fortement teinté de la haine de soi caractéristique de la société moderne. De même que l’homme est honteux d’être malgré lui oppresseur de la femme, ou le blanc oppresseur du noir et même de plus en plus le valide oppresseur de l’handicapé ou l’intelligent oppresseur du stupide (« oppression culturelle »), l’homme serait oppresseur de l’animal. Cette haine de soi est généralement couplée avec la victimisation de l’autre partie, comme en témoignent les (très) nombreuses comparaisons entre abattoirs et camps de concentration ou femmes battues et animaux maltraités.
Or tout cette mentalité de fond, qui rend incapable le végétarisme militant de se séparer du mal qu’il prétend combattre, va à l’encontre du conseil le plus élémentaire en matière de lutte : on ne gagne qu’unis. Un végétarisme socialiste révolutionnaire de lutte ne pourra donc s’édifier que sur des bases saines, c’est-à-dire purgées de toute logique marchande, victimaire, ou progressiste. Il ne pourra s’agir que d’un végétarisme émancipateur, c’est-à-dire qui libère tant l’animal de sa cage que l’homme de la sienne, par un retour à une conception du cosmos basée sur un modèle circulaire et non pyramidal.

Il prend aussi place au sein d’un mode de vie sain, des études ayant, à leur mesure, démontré le rôle nocif de la viande et son implication dans de nombreuses maladies modernes, notamment cardio-vasculaires, bien que les faits eussent sûrement été différents dans une société traditionnelle débarrassée du capitalisme et de la recherche du profit, responsable ici comme ailleurs de la mauvaise qualité de la viande, de la présence de produits chimiques nocifs (déjà aussi présents dans les végétaux dont se nourrissent les animaux), ce mode de vie sain étant largement accepté comme une condition sine qua non à la formation d’une communauté de combat.

On retrouve aussi le végétarisme comme partie de la Tradition dans nombre de sociétés. Ainsi pour les trois religions dites « abrahamiques », le végétarisme est une caractéristique de l’homme dans son état édénique, c’est-à-dire ayant réalisé tout son potentiel strictement humain, et pouvant dès lors commencer son ascension vers les principes supra-humains, ce qui s’accorde avec le végétarisme pratiqué chez les hindous (en tant que mise en pratique de l’Ahimsâ, la Non-violence universelle), ou chez les Cathares, qui probablement refusaient la viande également par refus du monde matériel, considéré comme impie. Le végétarisme peut ainsi être considéré comme une forme de semi-ascèse permanente, une bride à l’hybris, un moyen de ramener l’Homme à sa pleine condition humaine pour lui permettre de la dépasser par le haut, au lieu de la déborder par le bas.

Pierre S.

Note :
1 – Un document de la FAO de 2012 préconisait la transition vers un régime végétarien afin de faire face à l’augmentation de la consommation en viande venant des pays en voie de développement. Il s’agit bien évidemment une fois de plus de gérer les conséquences et non pas la cause, c’est-à-dire la société moderne, capitaliste, matérialiste fondée sur l’accumulation.)

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