L’utopie réformiste

Dès les prémices, c’est à dire même au cours des révolutions qui précédent l’avènement du capitalisme et des sociétés bourgeoises, les partisans de la « modération » et des réformes ont toujours été enclin à préférer l’ordre établi au « désordre » et à « l’anarchie » révolutionnaire. C’est ce qui pousse par exemple une partie des conventionnels de 1791 à soutenir coûte que coûte un pouvoir royal compromis jusqu’à tirer sur les pétitionnaires républicains du Champ de Mars.

Je précise que dans cet article je parle en général des réformistes « honnêtes », l’opportunisme pur étant une toute autre affaire.

Réforme ou révolution ?

L’essence même du réformisme est la volonté de transformer la société sur les bases de l’existant, de la légalité, en utilisant les moyens fournis par la société capitaliste elle-même. Il s’enracine sur trois croyances fondamentales : la croyance démocratique (ce qui constitue sa plus grande illusion), celle d’un État « neutre » qui arbitrerait les luttes de classes et de partis sans prendre position, et la possibilité fantasmée de parvenir au pouvoir par le suffrage universel. Seulement pour atteindre ce but ultime les réformistes sont naturellement conduit à la recherche du compromis et au « lissage » de leur programme pour en atténuer les aspects « utopiques », « violents », « effrayants ». Un des exemples les plus intéressants de cette transformation est celle qui touche les grandes figures du passé qui sont méticuleusement débarrassé de leur aspect gênant pour le système actuel : ainsi on invoque constamment le républicain Jaurès, même à la droite libérale, passant sous silence Jaurès le rouge. Les partis réformistes deviennent dépendants de la légitimité que doivent leur apporter leurs adversaires eux-mêmes et des formes bourgeoises de propagande politique, c’est à dire des médias de masse qui, faut-il le rappeler, appartiennent tous à une poignée d’oligarques (grands journaux, télévision, radios).

Pour toutes ces raisons, la condition du réformisme, à l’inverse de celle du mouvement révolutionnaire, est la conservation de l’ordre existant et la stratégie des petits pas. Mais à jeter toutes ses forces dans une stratégie électoraliste on en vient à sacrifier l’idéal à la pratique, jusqu’à perdre de vue le but ultime dans les statuts confortables du permanent politique et du politicien professionnel. Qui plus est, plus le mouvement réformiste progresse dans sa tentative de conquête légale de l’État et plus il attire des éléments opportunistes1.

Au cours de l’Histoire les mouvements réformistes, au départ seulement différents de leurs homologues révolutionnaires par le moyen et non par le but, ont fini par se séparer totalement de leur bases idéologiques : il suffit d’observer la scission entre socialistes et communistes, ou même, dans l’Allemagne des années 30, la scission de fait entre nationaux-socialistes révolutionnaires et réellement socialistes (comme Strasser ou Röhm) et ceux qui préfèrent s’appuyer sur les moyens des groupes aristocratiques et bourgeois (Goering, Himmler). En effet pour parvenir à une conquête légale du pouvoir il faut de solides moyens logistiques et financiers qui rendent nécessaire l’obtention du soutien d’une fraction au moins de la bourgeoisie. Ainsi avec la dépendance idéologique vient la dépendance financière. Cette évolution entraîne la crainte et la méfiance des cadres de ces partis vis à vis de l’impulsivité des mouvements de masses, susceptible de leur faire perdre alliés et moyens. La perspective de passer du statut de politicien respectable à celui d’agitateur étant leur plus grande terreur, elle finit par leur faire épouser une autre dérive, peut-être la plus mortifère : l’abandon du recours au peuple en armes au profit du soutien inconditionnel à la violence légale d’État, à la police et à l’armée. La plupart des réformistes prétendent alors utiliser ces forces plutôt que les transformer.

A ce titre, le cas emblématique du glissement progressif du réformisme à la contre-révolution est peut-être celui du parti social-démocrate allemand lors de la (ou plutôt des) révolution allemande de 1918-1919 : alors que les conseils d’ouvriers et de soldats qui se mettent en place en peu partout semblent mûrs pour prendre l’offensive contre la bourgeoisie, les sociaux-démocrates majoritaires chez les commissaires du peuple font tout pour empêcher la prise d’arme et n’hésiteront pas à s’appuyer sur les corps-francs conservateurs pour réprimer dans le sang les soulèvements et obtenir la tête des leaders spartakistes Liebknech et Luxemburg. En effet, que pourrait-il y avoir de pire pour un parti réformiste que de perdre les rênes du gouvernement légal au moment où il parvient enfin à s’y installer ? C’est un des tout premiers moments où les dirigeants sociaux-démocrates révèlent qu’ils ont définitivement bien choisie la démocratie formelle au dépend du socialisme, couronnant plusieurs décennies de trahisons et de renoncement.

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L’évolution contemporaine

Aujourd’hui ce processus a quasiment atteint son terme : les partis ayant ouvertement fait le choix du réformisme ne font plus que s’adapter à l’évolution du capitalisme : puisqu’il est assez peu efficace sur un plan électoral en 2014 d’en appeler au socialisme, au collectivisme ou à la société sans classe, tout ces partis préfèrent se définir négativement comme au mieux anti-capitaliste, au pire anti-libéraux. La métamorphose s’est effectuée à l’intérieur de tous les partis du spectre électoral depuis les années 70, dans un grand mouvement centrifuge, aussi bien à « l’extrême-gauche » qu’à « l’extrême-droite » (que le lecteur me pardonne d’utiliser ces termes) : on a vu le Parti Communiste renoncer officiellement à la dictature du prolétariat, la LCR devenir NPA et de l’autre côté le FN se donner un visage lisse et quasi consensuel. Le prolétariat se méfiant de plus en plus de ces programmes de monts et merveilles, où tout lui est promis mais sans quitter les bornes du capitalisme et du système représentatif, est abandonné au profit de catégories sociétales qui elles applaudissent aux réformes : homosexuels, jeunes d’origine étrangère, femmes de classe moyenne etc… Là où auparavant, chez la plupart des réformistes honnêtes comme Jaurès ou même Blum, les réformes n’étaient qu’un moyen de transformation sociale pour changer de société, elles ont acquis aujourd’hui une valeur en soi, au point où le terme a pris une connotation positive très marquée et où on voit des manifestants clamer qu’ils ne s’opposent pas aux réformes mais aux contre-réformes2. C’est le recours au progressisme ou à l’humanisme : après avoir trouvé un peuple de remplacement, il faut trouver une idéologie de rechange et celles-ci sont suffisamment vagues et connotées positivement pour faire l’affaire.

Enfin dans la lignée du toilettage de l’histoire, on voit depuis les années 80 s’imposer une histoire martyrologe, où les grands événements ne sont abordées que sous l’angle des victimes : cela est très commode pour déconsidérer tout mouvement révolutionnaire et faire d’absurdes anachronismes et réductions ad hitlerum (la Terreur devient ainsi une dictature totalitaire et Robespierre un précurseur de Staline). Tout ça c’est la faute de « l’extrémisme », là encore notion abstraite et fourre-tout. On a même vu une porte parole du NPA réduite en interwiew à déclarer qu’elle « ne voulait pas d’une révolution comme en 1917 ».

Une autre erreur fondamentale des réformistes, qui éclate aujourd’hui au grand jour, est de croire que leurs réformes peuvent être obtenues et durer dans le temps indépendamment du rapport de force entre les classes ; les acquis sociaux gagnés de la Libération jusqu’au années 80 l’auraient t’ils été sans la forte pression des syndicats et du parti communiste, comptant chacun des millions de membres ? La situation actuelle tend à prouver que non : le rapport de force a changé et l’oligarchie reprend petit à petit le terrain perdu (ou plutôt le lest lâché), jusqu’à remettre en question le programme national de la Résistance qui formait le socle du réformisme social contemporain, d’ailleurs lui aussi arraché par le rapport de force.

A noter que même d’un point de vue sociétal, le réformisme sans changement radical de société est un échec et finit toujours par être récupéré par le commerce le plus vil ; c’est là le grand atout du système capitaliste : la libération sexuelle a débouché sur la pornographie, l’abaissement de la majorité et le « jeunisme » sur un nouveau et lucratif marché, tandis que les revendications communautaires, quel que puisse être leur justesse, sont transformées en moyen de division des travailleurs et d’affaiblissement des états-nations au profit d’entités régionales qui ne pourront avoir aucune chance de s’opposer à la marche du mondialisme libéral.

En conclusion on ne soulignera jamais assez l’ironie de l’histoire : ce sont en général les partisans des réformes qui regardent de haut les révolutionnaires comme des utopistes, alors que ces mêmes hommes vivent dans un monde chimérique fait de possibilités inexistantes.

Pierre Lucius

1 A ce propos voir l’exemple parfait de cet opportunisme en la personne d’un socialiste français du début du siècle, Aristide Briand, qui finit par appuyer la droite et réprimer les grèves des cheminots de l’Ouest en 1910.

2Ce qui n’a aucun sens : si aujourd’hui l’esclavage était rétabli, ce serait bel est bien une réforme

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