Les étapes de la lutte des classes contemporaine : Mai 68

Depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, la lutte des classes n’a cessé d’être une réalité. Les années de relative prospérité des « Trente Glorieuses » ne furent pas aussi idéales que l’on nous les présente, elles furent une brève parenthèse où le patronat dut faire quelques concessions à un mouvement ouvrier particulièrement combatif et conscient, dans le contexte d’une confrontation avec le Bloc de l’Est .

Dès la fin des années 1970, le capitalisme entreprit une transformation sans précédent de son fonctionnement. La mise en place de l’ultra libéralisme, accompagnée par la Droite et la Gauche, allait détruire les fondements traditionnels de la classe ouvrière et déclencher une crise profonde dans la société européenne. Face à ses attaques, les travailleurs tenteraient de résister sans aucune aide. La trahison de la Gauche et des syndicats, les gesticulations de l’Extrême Gauche (sous ses divers avatars, du trotskisme aux alters de tout poil) et la stérilité d’une Extrême Droite « populiste » ne facilitèrent pas leur tâche. Mais les défaites sont toujours des leçons utiles pour les victoires de demain…

Article paru dans le numéro 30 (Mai/Juin 2008) pour « démystifier » un épisode clé de l’histoire contemporaine.

 

Adresse aux prolétaires sur le quarantième anniversaire de Mai soixante-huit.

I

Notre propos est clairement centré sur les termes de l’Adresse ci-dessus énoncée. Pourquoi commémore-t-on un anniversaire ? Cela va-t-il de soi ? Il en va probablement de l’identité et de l’avenir de l’être en question. Sur le plan historique il s’agirait d’évoquer la signification ou/et les causes de « l’évènement », sa portée au présent et de « tirer des leçons de l’histoire ». Or, l’histoire de Mai 68 n’a pas encore été réellement écrite. Le serait-elle dans sa véracité qu’elle plongerait plus d’un dans un abîme de perplexité, notre époque ayant porté au sommet d’un art majeur la pratique de l’occultation et de la manipulation. Ce qui est visible ne l’est que spectaculairement. Néanmoins des voix discordantes commencent à se faire entendre à contre courant des versions officielles. Notre but n’étant pas de plaire, nous les appuierons de notre contribution, en précisant que nous nous adressons aux prolétaires conscients, c’est-à-dire, à ceux, pour qui les jeux ne sont pas faits, pour qui le capitalisme n’est pas l’horizon indépassable de la praxis humaine.

II

Il est légitime de replacer Mai 68 dans un contexte de plus longue durée que celle de l’évènementiel et de manière concomitante au sein de processus s’accomplissant un peu partout dans le monde. Ainsi, d’un certain bouillonnement de contestation axé contre l’impérialisme américain au Vietnam durant les années 60 et d’une certaine perception des débuts d’une crise économique qui irait en s’approfondissant ultérieurement dans les places fortes du capitalisme. Néanmoins, il se produisit quelque chose d’important en France. Les diverses versions officielles ont raison sur un point, et en général c’est pour le glorifier : ce fut un moment de rupture. En un sens, celle-ci fut bien radicale. Même lorsque Sarkozy affirma qu’il faut en finir avec l’héritage de Mai 68, il s’agit paradoxalement de l’hommage du vice à la vertu. Toute l’ambiguïté réside dans la nature de cette vertu. Justement, celle-ci rendit possible la réussite d’un fervent de l’atlantisme s’élevant avec toute une clique sur le cadavre du gaullisme et de son esprit d’indépendance. Le libéralisme sarkozyen dépasse tout en le conservant (pastiche de l’Aufhebung hégélienne) l’héritage soixantuitard. Subvertir les points de repère et comportements d’une société tout en élevant le résultat de cette subversion au rang de sérieux pour en faire le terreau d’une réforme du capitalisme, voilà qui est vraiment « révolutionnaire ». Du passé a été fait table rase. C’est la source libérale/libertaire de 68 que certains auteurs ont, avant nous, identifiée comme promotion de la subjectivité hédoniste, revendicatrice, constamment insatisfaite sur le plan de ses droits. Sans attaches, cette machine désirante est configurée selon les critères de la société marchande mondialisée. Ce modèle anthropologique aliénée est hautement prisé de nos jours, dans la mesure où le souci de soi s’apparente au fonctionnement d’une micro entreprise autogérée. Au sein de l’entropie sociale généralisée, la dynamique cellulaire individuelle demande constamment à être relancée afin de se survivre à elle-même. Mais ce n’est là qu’une illusion radicale masquant sa finitude non assumée authentiquement. La mort n’est pas surmontable par le narcissisme. Aussi, nos contemporains atomisés ne peuvent-ils que reproduire à l’infini « l’homme unidimensionnel ». Mais cela est bien suffisant pour que le système se perpétue. Et là où la tension avait été une des plus âpres, en France, où avait été théorisé le pouvoir de « la subjectivité radicale », est dit clairement maintenant qu’il s’agit d’en finir avec ces enfantillages. En finir avec les images de l’utopie pour ne conserver que les rouages de la machine économico politique désirante : la pratique vertueuse du libéralisme quotidien. Au-dessus de la massification citoyenniste règne sans partage la classe dominante porteuse du projet mondialiste qui avait tant d’obstacles et de résistances à renverser. Qu’importèrent les moyens utilisés pour ce faire. Au terme de quatre décennies écoulées, nous voilà au seuil d’une réintégration sans état d’âme de la France au sein de l’OTAN et l’imaginaire social, par ailleurs, n’a jamais été autant capté par la réification marchande.

III

Pour d’autres, il y a la nostalgie non assumée en tant que telle. Mai 68 serait la source à laquelle devraient s’abreuver les combats futurs car la Gauche n’a pas baissé les bras et dans sa plus ou moins grande radicalité nous promet toujours de belles et grandes choses. Dans quel abîme d’obscurantisme ne serions-nous pas plongés si les luttes héroïques soixantuitardes (principalement celles dont héritent les bobos), ne s’étaient pas produites ? Le mythe des Lumières a la vie dure. Certains n’ont pas encore dessillé les yeux sur la nature de « l’Union de la gauche ».

Il y a, enfin, ceux pour qui Mai 68 vit la résurgence d’un courant authentiquement révolutionnaire après qu’aurait soufflé pendant quelques décennies (les avis divergent sur le nombre) le vent glacial de la contre révolution (« il est minuit dans le siècle »). Il est vrai que pour une minorité significative de révolutionnaires, la période des années 60-70, fut l’occasion de se réapproprier un certain nombre d’idées, de débats, de prolonger la réflexion doctrinale en s’appuyant sur la connaissance de courants marginaux issus du mouvement ouvrier (conseillisme, gauche communiste internationale, etc.). Cela était bien plus pertinent et intéressant que le crétinisme gauchiste et eut l’immense avantage de mettre en avant la critique de la mystification démocratique sécrétée par le capital. Ne serait-ce que par le recul pris envers les insuffisances et les naïvetés de Mai 68, ce courant de gauche communiste renaissant s’est quand même positionné par rapport à cet ensemble d’évènements importants. Il semblait alors possible de penser que venait de prendre fin une longue période de contre révolution débutée par le reflux des luttes surgies dans le sillage de la révolution d’Octobre et consolidée par la seconde guerre mondiale suivie du plan Marshall. Au delà des banalités de la critique de la société de consommation, le prolétariat réapparaissait en tant que sujet historique autonome agissant à travers le mouvement de grève générale et des occupations de Mai 68 en France et ultérieurement en Italie. D’autant que la classe ouvrière n’allait pas tarder à s’apercevoir durant la décennie suivante que le capitalisme n’était pas à l’abri de crises majeures ayant comme résultats un ensemble de restructurations mettant à mal les conditions d’existence des travailleurs (désindustrialisation, délocalisations, explosion du chômage). C’est alors que pesèrent des facteurs politiques majeurs dont il est loisible d’évaluer la portée avec le recul des ans.

IV

Il est toujours plus ou moins hasardeux de désigner tel ou tel moment ou facteur déterminant du cours de l’histoire. Cela induit un effort d’explication de celui-ci, ce qui dans le fond ne pourrait reposer que sur une méthode expérimentale dont l’application à l’histoire est quelque peu inadéquate. Mais un effort de compréhension et donc d’évaluation de ce qui est significatif peut être tenté. Nous voyons s’articuler deux éléments politiques majeurs autour du Mai 68 français. L’élimination du Général De Gaulle et l’affaiblissement du Parti Communiste Français ; deux forces opposées mais néanmoins complémentaires. Celles-ci témoignaient de la spécificité de la France en Europe Occidentale. D’un côté, l’indépendance gaullienne à l’égard de l’OTAN, de l’impérialisme étasunien et se donnant les moyens stratégiques et diplomatiques de l’être ; de l’autre, le parti communiste le plus puissant à l’ouest de l’Europe, héritier d’une tradition de résistance au capital bien enracinée.

La tentative gaullienne de rapprochement franco-allemand en 1963 avait été sabotée par les Etats-Unis. Il fallait rendre impossible la constitution d’un noyau fort européen échappant à l’hégémonie atlantiste. La déclaration du Président français sur l’indépendance du Québec, la guerre des Six Jours, l’agression impérialiste au Vietnam et la critique de la prééminence du dollar firent déborder le vase. Il fallait éradiquer le Général ; la trahison d’un certain nombre de ceux qui étaient sensés lui être proches facilita la manœuvre. L’URSS, quant à elle, n’avait aucun intérêt dans cette opération, percevant bien les manigances étasuniennes. De là, l’attitude modératrice du PCF durant les journées de mai. Corrélativement, était rendue possible la surenchère maximaliste gauchiste dont les organisations avaient été forgées à cette fin. La CIA et le Mossad n’y furent pas étrangers. Les chefs gauchistes furent remerciés de leur action et grassement rétribués, leur réussite sociale en témoigne ; ils sont, depuis, comme des poissons dans l’eau (des piranhas) non au sein des masses mais dans le fleuve fangeux du libéralisme. Le sale boulot terminé, certains d’entre eux décrétèrent leur autodissolution tandis que subsistait une frange d’irréductibles, manipulée par l’appareil d’Etat à des fins de terrorisme intérieur. Cela prit une autre dimension en Italie où le même appareil testa la stratégie de la tension. Dans les deux cas on désorienta les classes ouvrières les plus expérimentées et les plus conscientes de l’Europe occidentale.

V

Rappelons que sur le plan international, Mai 68 fut contemporain du soit disant « Printemps de Prague » et de l’intervention, au mois d’août, des troupes du Pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie. Pour ce quarantième anniversaire, la bourgeoisie aime à rappeler cet évènement dans le style d’une nouvelle fable évoquant le « printemps des peuples » ayant ultérieurement abouti à la dissolution du bloc socialiste à l’est et à la légitimation de celle-ci. L’affaire est plus obscure qu’on ne le dit. On peut regretter cette immixtion impérialiste à Prague (point de vue défendu à Tirana à l’époque, par exemple). Mais, du point de vue géopolitique, la machine à déstabiliser l’Europe de l’ouest et de l’est, était lancée. Il était inévitable que l’URSS, se ressaisissant momentanément sur le plan géostratégique durant la période Brejnev, ripostât. Au-delà des balivernes sur « le socialisme à visage humain », on peut s’interroger sur les intentions véritables à long terme de Dubcek et de son entourage. Le PCF commit alors l’erreur, ainsi que dans les années qui suivirent, de reprendre à son compte la rhétorique des droits de l’homme. On voit, depuis, ce qui lui en coûta malgré sa course de rattrapage derrière l’attelage de la social démocratie mâtinée de trotskisme. Même son soutien à l’intervention soviétique en Afghanistan fut maladroitement légitimé. On perçoit mieux de nos jours ce qui se jouait réellement là bas.

VI

1968-2008 : quarante ans de lavage des cerveaux à base de droits de l’homme, de triomphe de la démocratie, de chute du communisme, etc. La réalité à la fin : des sommes astronomiques englouties par le capital pour déstabiliser l’URSS, mettre sur pieds une Europe fantomatique, soumettre tous les peuples au processus de mondialisation économique et idéologique. Et tout cela afin d’écarter le spectre qui hante la mauvaise conscience de la bourgeoisie : la praxis révolutionnaire du prolétariat qui avait osé relevé la tête en ces journées de mai. Ce fut l’ambiguïté de cette période. L’idéologie qui progressait dans la société –et cela n’est jamais accompli de manière uniforme et monolithique- était libérale/libertaire. Elle n’était évidemment pas mise en avant et portée par les ouvriers. Mais au gré de l’explosion médiatisée de ces journées là, les travailleurs se prirent à rêver et à agir. Ils n’étaient donc pas réconciliés avec l’esclavage salarié et leurs consciences n’étaient pas totalement asservies à l’idéal consumériste. Ils prirent des risques, engagèrent leurs vies (répression sanglante en juin 68 aux usines Peugeot de Sochaux). On comprit ce qu’est la violence prolétarienne organisée lorsque les travailleurs agissent par eux-mêmes et non en fonction d’intérêts corporatistes limités, balisés par la bourgeoisie. Il fallut étouffer cela, la Gauche sociale démocrate et pseudo révolutionnaire s’en chargea, jugulant lentement ce qui restait de conscience et d’organisations révolutionnaires ou potentiellement révolutionnaires (Union de la Gauche, années Mitterrand, antifascisme fantasmée, immigrationnisme forcené, citoyennisme, etc.).

Le prolétariat est-il soluble dans la mondialisation ? Désorienté certes, il l’est. Et surtout par l’ampleur des enjeux et de la lutte qu’il faudrait engager pour y répondre. La barbarie déchaînée par le capital pour se perpétuer est vertigineux (paupérisation de milliards de personnes sur tous les continents, destruction accélérée des écosystèmes, guerres meurtrières dont de nombreux conflits conduits ou directement instrumentalisés par Les USA et ses alliés). Ce n’est pas parce que la configuration traditionnelle du prolétariat s’est modifiée, en France et en Europe en particulier, à cause de la désindustrialisation, des délocalisations et des tâches dites virtuelles, qu’il se serait évanoui dans la nature. Les travailleurs exploités constituent l’immense majorité de la population, les efforts accomplis par la bourgeoisie pour lui extorquer toujours plus de profit en sont la preuve.

Les lignes qui précèdent ont donc pour but de montrer la voie du ressaisissement, la formulation de la critique du mensonge institué et la prise de conscience de la réalité de ce qu’est la lutte des classes : un rapport de forces plus ou moins mouvant. A nous de l’incliner du bon côté.

Jean Galié

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