La nouvelle théologie libérale contre le « totalitarisme »

Afin d’imposer sa domination aux esprits, le capital mondial a besoin d’un adversaire à vaincre et d’un idéal à valoriser, aussi vagues et mouvants soient-ils. Il agite ainsi d’une main le spectre d’un totalitarisme depuis longtemps déchu et de l’autre une pseudo métaphysique revisitée.

La pensée anti-totalitaire est d’essence réactionnaire.

Au sens premier du terme, car venant en réaction aux philosophies et aux régimes d’inspiration fasciste et stalinienne du XXème. Il faut en effet à la pensée libérale un ennemi, un grand Satan, pour maintenir la servilité générale ; exploitant les travaux d’intellectuels souvent de bonne foi, voire opposés à eux (comme Orwell par exemple) et qui cherchaient avant tout à comprendre la nature politique de ces régimes et leurs techniques de domination, les libéraux sont passés à la vitesse supérieure en répandant l’idée que tout opposant au système capitaliste ne pouvait être qu’un fervent admirateur de la Gestapo ou du NKVD. Il est d’ailleurs assez ironique de constater que nombre des plus ardents promoteurs de ce nouveau terrorisme intellectuel viennent eux-même du P.C. (tel Glucksmann) ou du maoïsme (tel Lévy), forts rompus à ces pratiques. Dans cette œuvre, nos intellectuels médiatiques agissent en véritables écologistes, n’hésitant jamais à recycler des idées prises un peu partout, contre-révolutionnaires comme libertaires. Depuis la chute des régimes abhorrés, il a fallu trouver des remplaçants et le fanatisme musulman est devenu un parfait prétendant au titre d’ennemi totalitaire numéro un. A noter aussi récemment la tendance à étendre ce qualificatif, sans se soucier du ridicule, à nombre des Etats qui s’opposent à l’impérialisme occidental, de la Russie à la Chine en passant par l’Iran : on voit alors encore mieux l’instrumentalisation du terme.

« Ceux qui contrôlent le passé contrôlent le présent et ceux qui contrôlent le présent contrôlent l’avenir ». En effet, utilisant les méthodes des pouvoir qu’ils disent haïr, toute une catégorie d’historiens libéraux, largement relayés par les médias et les officines oligarchiques, ont entrepris de reconstruire un passé conforme à leur vision du monde. Mettant l’accent sur la victime et l’aspect tragique et sombre des événements, leur but est de peindre en noir la moindre forme de violence populaire. Des jacobins et sans-culottes de 1793 devenus buveurs de sang, s’abattant sur le bon peuple comme les sauterelles de l’Ancien Testament, aux horribles rouges de 1917 forcément des minoritaires et des putschistes (alors que prétendre que les bolcheviques sont sortis vainqueurs de la guerre civile par la seule terreur est aussi stupide que de prétendre que le NSDAP a conquis le pouvoir uniquement grâce aux SA). Dans ces valeureux combats les anachronismes le disputent aux comparaisons douteuses et on s’attache à sanctifier toute victime parce que victime : il suffit de voir le traitement larmoyant réservé aux exécutions du tsar Nicolas II ou à celle de Marie-Antoinette dans les documentaires grands-publics pour en avoir l’illustration.

Les plus grands succès de la propagande libérale sont souvent visibles chez ses ennemis même. Ainsi cette technique de victimisation s’est répandue partout : aujourd’hui le courant patriote royaliste en est réduit à mettre l’accent sur le « génocide vendéen » et tout les anarchistes de France et de Navarre mettent en avant leurs martyrs sur leurs pancartes. Cette diffusion de la concurrence victimaire est très utile aux capitalistes afin de diviser pour mieux régner et opposer les communautés entre elles, mais surtout pour les opposer aux États-nations, forcément coupables de quelque ignominie dans leur passé. A ce titre, dans le contexte actuel, s’il est légitime de célébrer les héros disparus et leurs sacrifices, les militants révolutionnaires devraient toujours éviter d’en faire un axe majeur de leur propagande.

Une idéologie vague mais pratique : l’Humanisme

Cependant l’épouvantail totalitaire ne fait pas tout, il faut aussi dresser les vertus du libéralisme et pour cela on a déterré une vieille idée, en la transformant au passage : l’Humanisme. Ce qui était, il a déjà de nombreux siècles, plus un type d’éducation et d’enseignement éclairé qu’autre chose, est devenu un vrai fourre-tout teinté de théologie. L’humanisme libéral c’est l’idée laïque du Bien, de sorte que personne ne peut se dire anti-humaniste, sans être soupçonné d’être une sorte de démon, cela équivaudrait presque à se dire sataniste dans l’Occident médiéval. C’est l’altruisme, le dévouement à l’humanité, la tolérance (faut-il donc tout tolérer ?) etc… Ce qui est bien avec l’humanisme c’est qu’ainsi on peut tout justifier, on peut par exemple bombarder la Serbie par humanisme, et même avec humanisme (avec des armes humanistes qui se piquent de chirurgie). L’humanisme s’oppose à la « barbarie », terme que n’hésitent jamais à utiliser nos nouveaux croisés ; bien sûr la barbarie c’est le Mal, et plus spécifiquement le mal qu’on appelle idéologie ou système de pensée ne pouvant, c’est évident, que mener au fanatisme. Logiquement, l’humanisme ne peut donc être une idéologie ou une doctrine cohérente. Malgré ce grand flou, il s’appuie sur deux piliers, qui, comme par hasard, sont communs à ceux du libéralisme : le matérialisme et l’individualisme, puisque l’humanisme bourgeois est avant tout entendu comme une qualité personnelle dont devraient faire preuve les individus, indépendamment de toute structure. L’humanisme ne reconnaît pas de pays, d’ethnies, de groupes ou de classes, il ne veut voir que des hommes, mais des hommes abstraits, comme désincarnés. C’est un développement personnel au service d’une harmonie sociale, de la prétendue harmonie du marché. Là encore cette notion apparaît souvent comme une version laïque de la notion de Charité chrétienne et garde les même buts implicites : soulager légèrement les difficultés des plus pauvres sans les supprimer, afin d’éviter que ces derniers ne soient trop remuants et menacent l’ordre social (mais c’est encore mieux que la charité car ici quelques belles paroles suffisent souvent). Cette idée est devenue, en remplacement du marxisme, le cheval de bataille de la « gauche » libérale qui est bien obligée de faire miroiter un avenir radieux à des masses populaires difficilement convaincues d’adhérer à la réalité crue du capitalisme mondial.

Les deux faces de la même pièce, droite et gauche du système, utilisent également la notion universaliste de « nature humaine » souvent employée, au moins en filigrane. Cette notion d’un Homme naturellement égoïste et amoral est un justificatif courant, du côté des libéraux sans fard, pour considérer le capitalisme comme le système le plus adapté, puisque exploitant cette nature profonde pour en tirer partie. A l’inverse, et bien qu’allant au final dans le même sens, du côté des libéraux à vernis social, on aura plutôt tendance à considérer l’Homme comme bon de nature et simplement victime de la société (de l’idéologie, de la classe, de la religion et de toutes les structures imaginaires ou réelles). Ces considérations qui semblent opposées s’unissent en fait pour jeter l’opprobre sur toutes les structures qui encadrent et nourrissent l’homme, pour le laisser démuni et soumis à la main invisible du marché.

Les adversaires du capital mondial pourraient ainsi tirer profit d’une lutte directe contre la « religion naturelle » et ses pseudos droits qui, plus qu’un phantasme ou une belle idée, servent avant tout à sanctifier la notion de propriété privée des moyens de production. Car au fond quelle est la véritable nature humaine ? Celle d’être un animal social, vivant en communauté. Voilà pourquoi il faut chercher à sauvegarder, faire vivre et transformer celle-ci. La difficulté d’une morale révolutionnaire est de pouvoir rompre avec l’universalisme malsain de la religion libérale sans pour autant « jeter le bébé avec l’eau du bain » et embrasser le plus complet relativisme, qui ne vaut guère mieux.

Pierre Lucius

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