Faut-il (re)lire Houellebecq ?

1995, alors que la France se mobilise contre le plan Juppé, un ovni littéraire révolutionne la littérature . Un écrivain inconnu publie un court roman autobiographique qui devient vite le symbole de l’ambiance anti-libérale de l’époque.

Extension du domaine de la lutte de M. Houellebecq, obscur informaticien et ex-militant de gauche, exprime le malaise civilisationnel de la France mal remise de l’orgie libérale des années 1980. Son livre est, avant tout, l’instantané de la gueule de bois d’une génération.

Originalité du roman : le libéralisme n’est plus uniquement un rapport de force strictement économique mais un habitus, un mode de vie, une idéologie, une religion.

Avec un style léger, des intrigues simples et une lucidité nouvelle il déconstruit les mythes du libéralisme contemporain : de l’antiracisme au militantisme, du féminisme à l’islamophilie alors dogmatiques.

Nullement réactionnaire mais plutôt réactif, il poursuit ce travail dans ses romans suivants (par exemple Les Particules élémentaires en 1998) qui accentuent encore cette exploration d’un univers sans Dieu ni Maître autre que l’Argent. L’argent comme unité de valeur mais surtout comme divinité qui infuse toute la société comme le christianisme médiéval ou la religion romaine. Une constante (la seule?) de son œuvre.

Avec un cauchemar d’avance sur la modernité, il pronostique même derrière le business du tourisme sexuel et le terrorisme de masse dans Plateforme (2001). L’islamisme est-il donc l’excrément d’un Occident amnésique et sous anti-dépresseurs ? Il ne pousse alors pas vraiment plus loin la réflexion.

Parallèlement à cette production littéraire intense, l’écrivain doit gérer son statut de star mondialement traduite. Que faire ? Entre deux disparitions médiatiques et de multiples tentatives pour être primé, il multiplie les scandales comme son procès (gagné) en islamophobie en 2010. De maître à penser de la gauche de la gauche, il devient aussi un modèle des opposants à l’immigration. Ses diatribes sur l’islam le rapprochent aussi de certains milieux sionistes, mais ses déclarations contre Jésus ravissent aussi les athés.

Que faut-ils en penser ? On peut s’interroger sur sa sincérité dans la mesure où sa seule cohérence est plus dans la promotion que dans la dénonciation. Il réussit ainsi à décrocher le Goncourt en 2010 avec un roman passablement affadi, La carte et le Territoire, sur le thème de l’art contemporain, un catalogue vaguement complaisant.

Il faut attendre Soumission (2015) pour retrouver un thème polémique puisque, comme en 1995, Houellebecq décrit une France malade, clivée entre extrême-droite et islamisme. Là aussi, il est une parfaite éponge de l’ambiance médiatico-sociale. C’est une fiction assez improbable où son énième double se compare à Huysmans. Un classique du personnage qui semble, avec le temps, plus obsédé par son statut de grand écrivain français du XXI°s que par un quelconque combat.

Dès lors faut-il considérer que la boucle est bouclée et que Houellebecq est un logo de plus ? Très difficile à dire, mais il ne faut sans doute pas trop lui en donner car sorti d’un égotisme qu’il décline en poèmes, films, performances diverses Houellebecq est aussi à l’image de ses cibles : un égoïste lucide et génial certes, mais un égoïste quand même.

Denis Gorteau

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