Entretien avec Iseul Turan : Ni Consommatrices, ni consommées !

Les Antigones sont un rassemblement de femmes qui veulent donner un autre sens à l’engagement des femmes dans la Cité, avec dignité et responsabilité. Nous avions rencontrer la porte-parole du groupe, Iseul Turan, à l’occasion du dossier du Rébellion 61 ( décembre 2013) 

R/ Votre groupe est né en réaction aux provocations des « Femens ». Comment les Antigones se sont formées ?

Les Antigones sont nées de mes réflexions dans le courant de l’année 2012. J’ai décidé de les mettre sur les rails début 2013, et c’est dans ce cadre que les Antigones ont mené leur première action en réaction aux Femen, en menant une infiltration de sept semaines au sein de leur organisation.
Il s’agissait pour nous de nous élever contre ce groupe qui se revendique comme « sextremiste » ou bien encore comme « terroriste du sexe ». Comme beaucoup, nous éprouvions une grande frustration à les voir agir impunément ; nous voulions qu’elles cessent d’utiliser la cause des femmes au service d’un agenda géopolitique qui les dépassent; qu’elles arrêtent d’avoir un comportement violent, haineux et dégradant.

Mais face à la violence, à l’absence totale de dialogue, comment pouvions nous nous exprimer ? C’est devant cette situation bloquée que nous souhaitions nous élever. Il était temps de dire que les femmes n’ont pas envie d’être représentées par des hystériques seins nus, approuvées officiellement par le gouvernement de la gauche du Capital.

Les Femen ont surtout été la petite goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Cela fait près de cent ans que l’idéologie dominante veut nous imposer une guerre des sexes – diviser pour régner – voyez du côté d’Edouard Bernays, neveu de Freud et père des RP, auteur de Propaganda. Aujourd’hui cette guerre des sexes est avérée, Simones de Beauvoir a gagné, via la publicité, la doxa officielle, il n’y a rien de surprenant à voir un groupe de femme prônant l’hystérie et l’émasculation.

Réagir à cette actualité a été le moyen pour nous d’initier la longue marche vers la reconquête de notre autonomie. Notre réaction aux Femen n’était que l’étincelle avant d’aborder d’autres sujets laissés en friche.

R/ Que représente pour vous la figure d’Antigone ?

Antigone est pour nous la figure de l’insurrection contre un ordre inique qui viole les lois non-écrites qui obligent les hommes et les dieux. Elle est une figure féminine fondatrice de notre civilisation millénaire. Elle incarne le combat toujours renouvelé de la légitimité contre la légalité. Elle est la voix de la justice contre la forfaiture des dominations.

Son patronage s’est imposé de lui-même.

R/ Qui sont les Femens ? Que cache cet activisme médiatique ?

Les Femen sont une organisation d’agit-prop qui fait écho à l’imaginaire dominant de la marchandise. Il s’agit d’une agence de communication dont le support est la nudité du corps féminin.

La première chose que les Femen dévoilent – à part leurs seins – se sont les rouages médiatiques eux-même, on peut parler à leur sujet de rébellion institutionnalisée. Comme certaines entreprises, on peut en parler comme d’un groupe para-étatique.

Elles agissent pour le compte de commanditaires sur des sujets très pointus, très spécialisés comme la guerre énergétique qui agite l’Eurasie où sont impliqués l’Allemagne, la Russie, l’Ukraine, le Qatar et d’autres. Leurs actions plus « grand public » ne servent qu’a assoir leur notoriété et leur légitimité.
Quant à leurs motivations personnelles elles varient, mais pour beaucoup, on peut pointer le désœuvrement et l’envie de faire de la couverture des magazines.Ce sont des jeunes femmes plutôt jeunes et jolies à qui la société Ukrainienne post-soviétique n’a rien à proposer si ce n’est le mariage précoce. Le seul point commun ou presque que les activistes françaises ont avec leurs homologues Ukrainienne reste l’ennui d’une société où l’aventure est bannie. « Tout est permis mais rien n’est possible ».



R/ Vous avez personnellement infiltrée les Femens durant quelques semaines. De l’intérieur, comment avez-vous jugé leurs motivations ?

Pour parler des Femens je distinguerai deux types d’activistes : les Ukrainiennes qui ont eu une formation intellectuelle soviétique (en effet, elles ont étudié les manuels de philosophie soviétique, en particulier Bebel). Elles sont des déçues de la révolution Orange, avec laquelle elles sont aussi mal à l’aise en raison de leur background familial soviétoïde et « russifié ».
Leur cas est aussi très révélateur d’un problème dont personne ne souhaite parler, celui des limites et des frontières de l’Europe. En effet, elles révèlent les non-dits de la politiques européenne à l’égard de sa destinée continentale, vers l’Ukraine et au-delà, vers la Russie. Elles sont des « cocues » de la construction européenne et des contradictions de l’Ukraine.
Il faut cependant souligner que leurs débuts n’étaient pas inintéressants. Elles ont dénoncé la prostitution de masse des Ukrainiennes.
Leur schéma idéologique post-soviétique comme la situation nationale ukrainienne sont peu transposables en France, elles ont finis par abandonner leur projet de départ au profit d’un catéchisme féministe sommaire et fourre-tout.

La deuxième catégorie de Femen, ce sont les Françaises qui sont là par désœuvrement et par soumission à l’idéologie diffuse du féminisme radical qui imprégnait la séquence historique précédente. Les Ukrainiennes sont extrêmement choquées du comportement des jeunes françaises qui viennent rire et s’amuser aux séances d’entraînement. Ne pouvant pas faire grand chose pour « élever » le sérieux, Inna en rajoute dans le rôle de la chef charismatique un rien tyrannique. 
Dès le début de leur installation à Paris, au Lavoir Moderne Parisien, le hiatus entre Ukrainiennes et Françaises était patent. Au moins deux scissions ont eu lieu, des départs plus ou moins discrets, plus ou moins fracassants se répètent, le second cercle auquel j’appartenais connaît un important turn-over.
Aucune n’est là pour penser ou se former à autre chose qu’aux actions médiatiques. Le programme c’est de n’être qu’un corps. Elles se résument à leurs slogan de « feminisme pop » : un mélange d’idéologie égalitaire et des codes publicitaires les plus éculés.

R/ Quelle est votre conception de la féminité ?

Comme le disait Albert Camus, « on habite son corps avant de le penser ». Il est important pour nous de rappeler l’existence d’un sexe féminin qui constitue le socle de l’expérience humaine. Être née femme n’est pas indifférent – au delà de la variété des vocations : célibat consacré ou non, vie matrimoniale féconde ou non. Notre travail s’adresse tant aux mères au foyer de familles nombreuses, qu’aux mères célibataires qui travaillent, aux jeunes filles comme aux célibataires endurcies.

Contre l’idéologie égalitaire, nous réaffirmons la complémentarité des sexes dont la société capitaliste veut s’affranchir comme elle a voulu le faire de toutes les séparations, distinctions et qualités pré-capitalistes au seul profit de l’extension illimitée du Marché.

Le capitalisme de deuxième génération, fondé sur la consommation et non plus sur la production, use de la féminité comme d’un carburant : les femmes sont à la fois les cibles principales de la publicité et le support de codes marchands. Elles sont consommatrices, argument publicitaire et destinée à être consommées. Nous voulons réconquérir notre féminité liquéfiée dans les rapports marchands.

R/ Que pensez-vous de la théorie du Genre ? N’est-t-elle pas en somme une négation de la spécificité de l’identité des femmes ?

La « théorie du genre » constitue une idéologie – et non une théorie au sens marxiste. Elle est le dernier avatar de l’indistinction qui nous a mené a une Cité perverse – je pense ici à Dany Robert Dufour – et demain à la généralisation de l’inceste comme l’avait prédit Murray.

Pour des raisons méthodologiques, je refuse de discuter la prétendue « théorie du genre » en raison de son caractère marginal, du fait qu’elle est datée aux dires même de ses promoteurs comme Judith Buttler et en dernier lieu parce qu’elle est absurde – entendez elle rentre en contradiction avec l’expérience la plus élémentaire de la vie sensible.

Un mot tout de même : une fille violée, même si elle « croit » être un boxeur afro-américain, n’échappe pas à l’objectivité de son être. On ne choisit pas son sexe comme la couleur des rideaux.

R/ Il existe de réelles inégalités sociales et économiques entre les hommes et les femmes (salaires, accès à l’emploi). Réagissez-vous aussi à ces thèmes ?

À la différence des Femen et de l’essentiel du féminisme radical (chiennes de garde, Osez le Féminisme etc.) la seule chose qui nous occupe est la situation concrète des femmes réelles. Vous employez le mot d’inégalités économiques, nous préférons parler d’injustices sociales.
A situation différente, solution différente. Nous ne voulons pas l’égalité mais des statuts adaptés à la condition féminine : prise en compte de la maternité, protection contre la pénibilité et interdiction du travail de nuit, promotion des crèches d’entreprises…
Le gouvernement Jospin à réintroduit le travail de nuit des femmes sous couvert de la liberté -cela ne vous étonnera pas – mais aussi de l’égalité… Nous ferons sur ces sujets des propositions concrètes.

R/Il semble que votre action ait eu des échos très favorables en Russie et en Ukraine ?

Oui, l’acceuil en Russie comme en Ukraine est très favorable, même si de nombreux problèmes touchant à la condition féminine restent pendants. Seulement, nous n’avons pas vocation à expliquer aux femmes de Russie, d’Ukraine ou d’ailleurs comment mener leurs affaires. Nous sommes un rassemblement délibérément anti-impérialiste.

R/ Les Antigones vont-elles poursuivre leur engagement et leurs actions sur d’autres terrains ?

Oui,on vous réserve quelques surprises.

R/ Votre conseil à la génération de jeunes femmes arrivant dans l’engagement militant ?

Chère toutes, vous avez votre place dans les milieux militant, seulement il vous arrivera d’être mal à l’aise dans un univers essentiellement masculin. Pour avancer, il faudra résoudre ensemble la contradiction interne mineure mais inhérente à la différence entre garçons et filles. Pour être écoutées, vous n’avez pas à draguer le chef, ou à jouer les garçons. Soyez féminines, soyez vous même. Ne vous cantonnez pas à des taches que vous ne souhaitez pas faire parce que les camarades ne savent pas comment vous pouvez vous rendre utiles. Être une fille ce n’est pas une faiblesse mais une force. Prenez votre place sur la dentelle du rempart, près de chez vous et quand ça ne va pas dans vos organisations, n’hésitez pas à frapper à la porte des Antigones, on est aussi là pour se soutenir dans nos engagements respectifs. Pour les franciliennes, nous échangeons autour d’un verre tous les jeudis !
Quant à vous messieurs soyez des gentilshommes, faites honneur à la tradition si française de la galanterie !

Site des Antigones : http://antigones.fr/

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