Entretien avec Patrick Mbeko : Rwanda 1994

La géopolitique africaine est un sujet généralement méconnu. Patrick Mbeko, d’origine congolaise, intervient régulièrement au Canada pour analyser les questions géostratégiques et économiques auxquelles le continent africain est confronté. Il revient pour nous sur l’origine des guerres des grands Lacs.

La région des Grands Lacs Africains fut le théâtre de 25 ans de guerres civiles et de massacres ethniques. Quelles sont les origines de cette folie meurtrière ?

Patrick Mbeko : Les origines de tous ces conflits remontent aux événements du Rwanda, au début des années 90, lorsque les tutsis rwandais appartenant à l’armée ougandaise envahirent le Rwanda le 1er octobre 1990. Cette invasion, qui a été soutenue par les puissances anglo-saxonnes déterminées à déloger la France de la région après la fin de la guerre froide, et Israël, va conduire à une guerre civile opposant les rebelles tutsis regroupés au sein d’un mouvement appelé FPR (Front patriotique rwandais) au gouvernement rwandais dirigé par le président Juvénal Habyarimana de l’ethnie hutue. Le 6 avril 1994, l’avion transportant le chef de l’État rwandais et son homologue burundais Cyprien Ntaryamira est abattu par les rebelles tutsis alors qu’il s’apprête à atterrir à l’aéroport international de Kigali. Ce fut le coup d’envoi d’un affrontement féroce entre les deux camps et d’une vague de massacres qui feront des centaines de milliers de morts. C’est le fameux « génocide rwandais ». Le gouvernement rwandais fut défait après cent jours de combats et Paul Kagame, le chef de la rébellion tutsie du FPR, s’empara du pouvoir. Des centaines de milliers de Rwandais, majoritairement hutus, se refugièrent alors au Zaïre voisin (actuelle RD Congo). Parmi ces réfugiés se trouvaient des membres du camp vaincu. Paul Kagame les accusa de vouloir déstabiliser le Rwanda, et au prétexte de prévenir l’invasion de son pays par ceux-ci ─ un prétexte fallacieux─, il va envahir l’Est du Zaïre pour les neutraliser. Ce fut le début d’une guerre qui allait durer des années et impliquer de nombreux pays africains. Tout ce que nous observons aujourd’hui au Congo, ce sont les métastases de cette guerre.

Patrick Mbeko

Les États-Unis ont opérée un vaste plan de redécoupage de la carte géopolitique de l’Afrique Centrale. Pourquoi cette région était elle un enjeu pour la stratégie américaine ?

Cette région, et plus particulièrement le Congo, a toujours aiguisé les appétits des puissances occidentales. L’histoire même du Congo est parsemée de tragédies liées à l’exploitation de ses ressources naturelles. Et ce depuis 1885. Le Pays a toujours été cantonné au rôle de guichet automatique des matières premières stratégiques. La contribution du Congo à l’effort de guerre durant les deux grands conflits mondiaux fut déterminante, mais les Congolais eux-mêmes n’en ont retiré aucun bénéfice. Si on ne comprend pas que le Congo a été et continue d’être le guichet automatique par excellence des matières premières essentielles au développement des industries de pointe en Occident, alors on ne comprendra pas pourquoi toutes les grandes puissances, à commencer par les États-Unis, ont un regard rivé sur ce pays.

La zone fut le théâtre d’un affrontement diplomatique entre les États-Unis et la France. Quels moyens furent mis en œuvre pour chassée l’influence française ?

Il y avait la diplomatie agressive américaine mais surtout la guerre. Celle du Rwanda qui devait servir de tremplin à la déstabilisation du Congo-Zaïre. Ce qu’il faut comprendre, c’est que le président du Rwanda de l’époque, M. Habyarimana, était, comme son homologue du Zaïre, Mobutu Sese Seko, proche de la France. Or Washington, après s’être servi de Mobutu comme rempart contre la poussée communiste, avait décidé de changer les règles du jeu après la chute du Mur et la dislocation de l’Union soviétique. La nouvelle doctrine américaine était de déloger la France et les autres puissances européennes des zones stratégiques en Afrique. Et la région des Grands Lacs en faisait partie. Il fallait contrôler les abondantes richesses naturelles du Zaïre. Pour ce faire, il fallait faire sauter les alliés de l’Hexagone dans la région. Donc les dirigeants du Zaïre et du Rwanda, pour les substituer à des hommes liges que Bill Clinton et Madeleine Albright, la secrétaire d’État américaine, qualifiaient à l’époque de « new generation of African leaders ».

Bref, la fin du communisme a marqué le début d’une nouvelle dynamique conflictuelle entre Français et Américains : les seconds contestant aux premiers leur prééminence en Afrique francophone. Les traditionnelles « zones d’influence » des alliés pendant la guerre froide ont été remises en question dans le nouvel environnement géopolitique mondial dominé par les États-Unis.  

La guerre civile entre les fractions tutsis et hutus au Rwanda reste un des conflits les sanglants de l’Histoire. Comment expliquer cette barbarie entre les deux parties ?

Les choses ne sont pas si simples. Il est vrai qu’il y avait une rébellion tutsie rêvant de conquérir un pouvoir dominé par des hutus. Mais entre les tutsis eux-mêmes et entre les hutus, il y avait des divisions profondes. On ne va pas réécrire l’histoire du Rwanda ici. Mais ce qu’il faut retenir de cette terrible barbarie, c’est le fait que la rébellion tutsie a instrumentalisé, et les hutus et les tutsis pour arriver à ses fins. La stratégie de Paul Kagame était d’attiser le conflit en procédant systématiquement au massacre des hutus dans les régions sous son contrôle, de sorte à radicaliser les autres hutus. C’était une stratégie diabolique. Et à cela, il faut ajouter la situation sociopolitique du Burundi voisin. Ce pays connaît les mêmes problèmes ethniques que son voisin. La population est majoritairement hutue comme au Rwanda. Ce pays instable, en proie à des  massacres répétés entre Hutus et tutsis, comme au Rwanda, va connaître un moment d’espoir. Des élections sont organisées en juin 1993 et un président hutu en la personne de Melchior Ndadaye est porté au pouvoir. Malgré une écrasante victoire aux présidentielles et aux législatives, le jeune président hutu entreprend de former un gouvernement plus élargi ; il partage le pouvoir avec les perdants tutsis. Sa démarche vise à montrer que les Hutus et les Tutsis peuvent travailler ensemble et vivre en harmonie. Le signal est fort. Mais le 21 octobre 1993, le président du Burundi est assassiné par les tutsis de l’armée appuyés par…. Paul Kagame. Le Burundi plonge dans le chaos. Des centaines de milliers de hutus sont massacrés par les tutsis de l’armée. Au Rwanda voisin, c’est la stupeur. Les hutus du Rwanda qui voient affluer sur leur territoire des centaines de milliers de hutus burundais (donc leurs frères) en panique, se radicalisent. Ils sont persuadés que la rébellion tutsie va s’inspirer de ce qui s’est passé au Burundi pour l’appliquer au Rwanda. Ils n’ont pas totalement tort, puisque le 6 avril 1994, l’avion transportant leur président est abattu par le FPR. Les digues cèdent et l’horreur se propage. Et Kagame et ses amis américains sont contents. Après trois mois de combats, le rebelle tutsi s’empare du pouvoir. Le sang a coulé à flot, mais c’était le cadet de ses soucis, et il le fera d’ailleurs savoir…

Pouvez-vous revenir sur l’épisode de l’assassinat du président rwandais Juvénal Habyarimana qui fut le déclencheur des massacres ? Les commanditaires de l’attentat sont-ils connus aujourd’hui ?

R : Officiellement non, mais tout le monde sait que c’est la rébellion tutsie qui a descendu l’avion. J’ai un ami qui travaillait à l’époque pour la mission de l’ONU au Rwanda et qui était par la suite chargé, avec deux enquêteurs de l’ONU (un Américain et un Australien), de faire la lumière sur cet attentat. Et quand ils ont trouvé le coupable, donc Kagame, les Américains et les Britanniques ont fait pression pour que l’enquête soit enterrée.

  Comment jugez-vous l’intervention française dans le conflit ?

La France a fait ce qui devait être fait. Sans elle n’était pas intervenue, la situation aurait été pire que ce que l’on a observé.  Même les Américains et leurs marionnettes du FPR, qui ne supportaient pas l’opération militaro-humanitaire française, ont dû saluer l’action de la France.

 Vous indiquez dans votre livre le rôle obscure  d’autres  puissances étrangères comme la Grande-Bretagne, la  Belgique,  le Canada ou Israël dans cette affaire. En quoi leurs interventions servirent les plans américains ?

Il suffit de regarder la nouvelle conjoncture dans la région pour s’en apercevoir. Le Rwanda et le Zaïre ont été déstabilisés et la France a été « effacée » de l’échiquier. Et depuis, c’est un nouvel ordre dominé par les États-Unis, leurs alliés ainsi que leurs marionnettes… 

Le Rwanda de Paul Kagamé va devenir un vrai prédateur dans la déstabilisation de la région. Les interventions dans les pays voisins visaient elles uniquement  à la conquête des ressources naturelles de la zone ?

En grande partie, oui. Mais les États-Unis ont un plan global dans la région. Et le Rwanda a aussi un agenda qui est non seulement de piller les ressources du Congo, mais aussi de s’emparer d’une partie de son territoire, le Kivu, qui est riche en ressources, en vue de déverser une partie de sa population. Ce petit pays connaît une pression démographique importante. Donc s’emparer d’une partie du géant congolais ne ferait de mal à personne. Donc en gros, le Rwanda a greffé son agenda à celui de ses maîtres anglo-saxons.

  La mémoire du  « génocide des Tutsis rwandais » est l’objet d’une utilisation politique par le gouvernement rwandais actuel. Ce discours officiel est t il devenu un dogme jusque en Europe ?

Sans aucun doute. Il faut comprendre que toute la légitimité de Kagame repose sur l’histoire officielle du génocide qui fait de lui le héro qui l’a arrêté. Si ce récit officiel s’effondre, c’est son pouvoir qui s’effondre. Voilà pourquoi le régime se démène comme diable dans l’eau bénite pour qu’on ne remette pas en question cette version mensongère de l’histoire. Et malheureusement, il jouit d’un fort appui en Occident. Les associations juives le soutiennent fortement. Dans des pays comme la France et la Belgique, il est difficile de débattre de la question rwandaise. Dès que vous interrogez les faits, on brandit les anathèmes commodes de négationnisme et de révisionnisme. Prenons par exemple le cas du nombre des victimes. Le FPR et les médias occidentaux prétendent qu’il y a eu entre 800 mille et un million de Tutsis tués au Rwanda. Or quand on jette un coup d’œil sur les statistiques démographiques de l’époque, on s’aperçoit rapidement que quelque chose dans cette version officielle ne tourne pas rond. Selon le recensement national officiel de 1991, peu avant le génocide, la population du Rwanda était composée de 91 % de Hutus,  8,4 % de Tutsis, 0,4 % de Twa et 0,1 % représentant d’autres groupes ethniques. De sorte que sur un total de 7099 844 habitants en 1991, la minorité tutsie ne représentait que 596 387 personnes, pour une population hutue de 6 467 958 habitants. Après les massacres, les autorités rwandaises (FPR) estimèrent à 1,1 million le nombre de victimes, très exactement 1 074 017. De ce nombre, 93,7% étaient tutsis, ce qui donnerait le chiffre de 1.006.353 Tutsis tués, d’après toujours le gouvernement rwandais. Démographiquement, cela est impossible, surtout quand on sait que ce ne sont pas tous les Tutsis du Rwanda qui ont été tués. L’association des victimes tutsies rescapées des massacres « Ibuka », connue pour sa proximité avec le pouvoir de Kigali, estime à près de 300 mille le nombre de Tutsis ayant survécu au génocide. Ce qui porte à 296.387 le nombre des Tutsis décédés. En retranchant ce nombre des 1 074 017 Rwandais décédés tel que répertorié par le gouvernement rwandais, on se rend rapidement à l’évidence qu’il y a environ 777 630 autres rwandais (Hutus et Twas) tués. Les Twa étant très minoritaires, on peut facilement estimer minimalement à 750 mille le nombre de Hutus tués. Un nombre largement supérieur à celui des Tutsis. Plus du double. C’est précisément ce que confirme le général Emmanuel Habyarimana qui a travaillé aux côtés de Paul Kagame comme ministre de la Défense jusqu’en 2002. Il affirme qu’« on a compté quelque 280 000 Tutsis massacrés, et plus d’un million de Hutus tués depuis 1990. Le trucage a consisté à prendre le chiffre global de morts et à affirmer qu’ils étaient tous tutsis. » Mais dire cela vous fait passer pour un émule de Hitler. Je peux multiplier des exemples de cas précis qui réduisent en miettes la version convenue de cette tragédie. Dans mes livres sur le sujet, j’ai fait la preuve que cette histoire repose sur un énorme mensonge et personne jusqu’à date ne m’a challengé à ce sujet. Tout ce que j’entends : « M. Mbeko est un négationniste, un révisionniste. » Personnellement, ça ne me dérange. Car je crois que lorsqu’une histoire est falsifiée, la meilleure manière de la corriger, c’est de la réviser.

Une définition du Panafricanisme par Dany Colin

Que doit être selon lui le panafricanisme d’aujourd’hui (quels modèles politiques, idéologiques, économiques) ?

Je pense que le panafricanisme aujourd’hui doit s’adapter aux évolutions politiques et géopolitiques actuelles, tout en gardant l’esprit de ceux qui en ont été les précurseurs.

Comment un pays comme la République Démocratique du Congo pourrait aujourd’hui renouer avec une lutte panafricaniste de terrain réactualisée ?

C’est une question qui est essentielle et complexe. Essentielle parce que la RDC fait partie de la grande famille africaine, et en ce sens elle doit travailler à la consolidation de la démarche panafricaniste. Et complexe parce que depuis près de vingt ans maintenant, elle fait face à deux situations : 1) une crise catastrophique liée à des guerres imposées de l’étranger, notamment de l’Occident, avec la complicité de certains États africains. 2) Au silence d’un grand nombre d’Africains face à cette tragédie. En outre, les Congolais se sentent seuls face au drame que traverse leur pays, et il serait difficile de les convaincre d’adhérer à la cause panafricaine quand ils sont occupés à se défendre contre des forces exterminatrices désirant détruire leur pays pour mieux l’exploiter. Et quand on ajoute à cette réalité, le silence d’un grand nombre d’Africains, il y a de quoi regarder ailleurs que vers la cause panafricaniste. Beaucoup de Congolais, moi compris, sont panafricanistes dans l’âme. Mais le problème du panafricanisme est qu’on ne sait plus vraiment ce qu’il vise. Les panafricanistes zélés n’apprécieront pas, mais c’est une réalité.

En tant que québécois d’origine congolaise, de quel œil voyez-vous l’actuel retour de la diaspora sur le continent (est-ce qu’elle aide véritablement à la reconstruction des pays africains ou y-a-t-il des précautions à prendre) ?

C’est une très bonne chose. L’Afrique a besoin des compétences et la diaspora en a. Elle a un regard plus élargi des choses que nos compatriotes restés sur place. C’est évident. Un peu partout sur le continent, elle contribue à l’avancement des choses. N’empêche qu’il faut prendre des précautions. De nombreux Africains ayant évolué en Occident ont une vision très occidentalisée des choses. Bon, tout ce que fait l’Occident n’est pas mauvais. Il y a bien de choses positives que nous avons apprises ici. Mais le problème se situe au niveau de ce concept de « développement »  ou d’« émergence » devenu à la mode chez les Africains. Je pense humblement que nous [Africains] ne devons pas importer aveuglement des concepts qui ont montré leurs limites en Occident. Les conséquences de ce qu’on appelle « développement » dans les sociétés capitalistes sont telles qu’il serait irresponsable pour les Africains d’importer un tel model chez eux. Oui pour le retour d’une diaspora consciente et déterminée. Et Non pour une diaspora cooptée qui serait simplement portée à occidentaliser la société traditionnelle africaine. Je suis convaincu qu’entre les deux, on peut trouver un juste équilibre et faire avancer nos pays. La volonté y est.

A lire :

Patrick Mbeko, Guerre secrète en Afrique Centrale, 212 pages, Kontre Kulture. 2015.

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