Entretien avec Dany Colin : le subversif peut autant se nicher dans le film «mainstream » que dans le film « d’auteur »

Pourriez-vous présenter votre cinéphilie en quelques mots ?

Je suis ce qu’on pourrait appeler un cinéphile précoce. Scolarisé à l’école primaire, je visionne les séries télévisées américaines ayant marqué le début des années 90 telles que X-Files : Aux Frontières du Réel (1993) de Chris Carter, l’anthologie horrifico-comique des Contes de la Crypte (1989) ou encore Au-Delà du Réel : l’aventure continue (1995). Pour continuer sur les nineties, bien que j’ai véritablement découvert la série Twin Peaks (1990) il y a environ 4 ans, le gros plan sur le cadavre de Laura Palmer accompagné la bande originale d’Angelo Baladamenti lors des réclames à la télévision avait bien marqué mon enfance…J’ai souvent rappelé dans mes conférences militantes que je suis issu de la génération de la Chute du Mur de Berlin, mais devrais-je aussi préciser dans le cadre de la cinéphilie que je suis issu de celle qui a connu les dernières VHS/K7 Vidéo à louer ou à acheter, et que j’ai alors parcouru tout ce que le cinéma de genre avait de plus diversifié : les Evil Dead de Sam Raimi, les John Carpenter, les George Romero, les Wes Craven. J’ai également connu les franchises originales qui n’étaient pas encore des remakes, des reboots ou des adaptations de comics : la saga des Alien, des Predator, des Terminator ou des Robocop.

Parallèlement passionné de littérature, j’ai commencé par dévorer les revues Mad Movies et l’Ecran Fantastique, exerçant ma voracité avec les plus mainstream et généralistes Ciné Live, Première en passant par les plus spécialisées Cahiers du Cinéma ou encore Positif. J’ai même eu le privilège de lire les premiers numéros de la revue Starfix (avec un comité de rédaction composé entre autres du jeune Christophe Gans, par la suite réalisateur du Pacte des loups (2001), mais aussi adaptateur au cinéma du manga Crying Freeman (1995) et du jeu vidéo Silent Hill (2006)). Le recensement journalistique de tous ces films, les secrets de fabrication qui se décelaient dans ces articles accompagnés de photogrammes, mais aussi la relation critique/analytique que l’on peut entretenir avec une œuvre, ont certainement contribué à m’orienter dans la démarche « théorico-pratique » que j’entretiens jusqu’ici.

Pourquoi une nouvelle brochure cette fois consacrée uniquement au cinéma ?

Parce-que lors de mes années universitaires ma relation à l’écriture, en dehors du scénario, du poème ou de la nouvelle a été la critique de cinéma. M’étant initialement orienté dans une filière vouée à la recherche et à l’’enseignement, j’ai alors développé une relation analytique aux œuvres filmiques. Par ailleurs, l’Université contient ses exigences scientifiques (recouper les sources et les citations, ouvrir le champ d’une unique spéculation qui durerait le temps d’une carrière) et trop souvent corporatistes (les auteurs à citer et à ne pas citer) qu’on ne retrouve pas forcément dans la perspective essayiste dans laquelle je tente de m’inscrire actuellement. La critique de cinéma, que j’ai exercé il y a plusieurs années au sein des revues en ligne Sédition et le Passeur critique, fut une belle école qui m’a permis d’alimenter ce rapport purement affectif aux films qui sortaient en salles ou bien découverts par loisir à côté du corpus de mémoire de master ou de thèse. Cependant, autant la critique de cinéma peut être un moment de respiration dans l’atmosphère trop souvent exigüe et oppressante des bureaux de la recherche, autant elle peut enfermer le critique dans une posture de commentateur, voire de cinéaste frustré, distribuant les bons ou les mauvais points et s’accordant avec la mode du moment sur ce qui est à proscrire ou à encenser. Et de ce point de vue, le fait de me maintenir dans ce que j’ai toujours voulu faire à la base, à savoir écrire et réaliser des films, m’a certainement permis de me distancier de certaines postures.

Et pourquoi le « cinéma subversif » ?

Certainement parce que j’ai toujours entretenu une relation à un cinéma particulier. Comme je vous l’ai précisé précédemment, une telle cinéphilie, pour un enfant n’ayant pas encore dépassé la barre des dix années, n’est pas censée être normale. Il est de coutume qu’un parent responsable mette sa progéniture à l’abri de ce type d’imagerie. Mais ces images et ces sons m’ont fasciné, effrayé, m’ont poussé à m’informer sur les artifices déployés pour créer ces effets. Le film de genre (qu’on associe, dans le cinéma de fiction, au « film d’horreur », au « film fantastique », au « film de SF » au « polar », au « thriller » voire au « porno ») me paraît exhiber un vernis tape-à-l’œil, force d’attraction et de répulsion tout à la fois qui dévoile, à travers ses minces fissures, la lueur au fond du puits. Le degré de subversion au cinéma, et ce quelque soit sa catégorie (le subversif peut autant se nicher dans le film « mainstream » que dans le film « d’auteur »), témoigne d’une orientation de ce « 7ème art » qui prend une tournure de plus en plus binaire : soit il est un art à part entière, soit il est un produit industriel. L’industrie, en tant que matrice du produit en série, est plus encline à favoriser la tension entre la production et la consommation, et donc complètement dépendante de l’ordre que lui donnera la superstructure. Pour épuiser le stock de marchandise, l’industrie cinématographique a besoin d’accrocs, et c’est alors que la bien nommée « série-télé » (en plus des réflexions tour-à-tour pasoliniennes ou lynchiennes sur les effets du tube cathodique, néofasciste pour l’un et contre-initatique pour l’autre) entretient avec ambiguïté des propositions artistiques et philosophiques souvent profondes mais en même temps programmées pour créer chez le spectateur des addictions dont les degrés de nocivité ou de salubrité face au politique (c’est-à-dire face au collectif, au commun) devraient être davantage débattus.

Quels liens pourriez vous faire entre cette brochure et votre précédente, « Europe-Afrique : même combat contre le mondialisme ! » ?

En dehors du fait que « Europe-Afrique : même combat contre le mondialisme ! » comportait un article sur le cinéma africain contemporain, sujet qui fut celui de ma thèse avortée (dans le cadre du doctorat universitaire en tout cas), le lien qui pourrait en être établi réside dans la réflexion sur les puissances du « vrai » et du « faux ». Que ce soit dans le cadre des aliénations des peuples noirs et blancs avec ses solutions militantes à appliquer ou à réprouver, ou bien qu’il s’agisse de la part de vérité d’un documentaire ou d’une fiction, il est toujours question de la représentation. De plus, les liaisons entre le cinéma et l’idéologie étant très fortes, le mondialisme ainsi décrit dans cette première brochure trouvera non pas une autre définition mais plutôt un prolongement du définir dans cette seconde brochure.

Je vous remercie.

C’est moi qui vous remercie.

Vidéo de la Conférence de Dany Colin pour l’Université Réelle de Montpellier sur le cinéma subversif

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