Entretien avec Dany Colin : « L’Afrique de l’Ouest est essentiellement protégée par sa mise en touche au sein de la mondialisation »

Philosophe, cinéaste et membre de la rédaction de Rébellion, Dany Colin revient pour nous sur l’impact de l’épidémie de Covid-19 sur l’Afrique.

R/ Comment les pays africains ont fait face à l’épidémie de Covid-19 ?

Nous pouvons dire que les gouvernements africains l’ont dans l’ensemble pris au sérieux. Cela fait depuis un certain nombre d’années que le continent est exposé à une imagerie de l’épidémie qui l’a enfermé dans des stéréotypes rassurants pour l’industrie pharmaceutique mondialisée. Cette imagerie consiste à opposer un Occident forcément en meilleure santé grâce à sa logique du progrès et du développement, à une Afrique sous-alimentée, insalubre et mal-logée. Cette vision binaire ne prend pas en considération les facteurs régionaux, ruraux (ce sont les capitales, et donc le milieu urbain, qui sont les plus exposées à la misère) et l’absence de statut de consommateur chez l’africain qui le met à l’abri du diabète, de l’obésité et d’autres maladies dégénératives propres à la société moderne et industrialisée. Mais pour revenir à la gestion de la crise sanitaire, l’historique qui associe l’Afrique au VIH-SIDA et à Ebola leur a permis d’appréhender celle du COVID-19.

Cependant, c’est au niveau informel qu’un premier temps de cette gestion de crise en Afrique francophone n’a pu se dérouler autrement que par un calque inadapté des mesures préventives et sécuritaires françaises, dont la plus spécifique fut celle du confinement obligatoire. Or il est impossible, pour des raisons infrastructurelles et anthropologiques, que les populations africaines du quotidien soient confinées de force dans la mesure où la majorité de la vie sociale et productive se déroule à l’extérieur. De plus, la question du chômage partiel en France est plus que relative dans un pays comme Madagascar par exemple, témoin de manifestations violentes de salariés du transport qui ont été brutalement éjectés de leur principale source de revenu par une application décontextualisée du confinement macronien.

R/ Le faible taux de contaminations en Afrique de l’Ouest s’explique-t-il par la place de la région dans la mondialisation ?

L’Afrique de l’Ouest est essentiellement protégée par sa mise en touche au sein de la dynamique industrielle généralisée, par sa marginalité au sein des échanges commerciaux transnationaux qu’on nomme « mondialisation », et par en effet une faible densité de la population par régions (opposée à une concentration importante dans les capitales) conjuguée à des déplacements limités. A cette explication se sont ajoutées des hypothèses évoquant une jeunesse majoritaire et l’influence de la chaleur…Quoiqu’il en soit, les faibles taux de contamination et la quasi absence de décès liées au COVID-19 ont pris totalement à rebours les prévisions (ou les prédictions, c’est selon !) d’une machine médiatique autocentrée qui a pris la fâcheuse habitude de plaquer ses scénarios-catastrophes sur un continent qui ne leur a, sur ce coup-là, rien demandé.

Et la déconstruction de ce scénario préétabli pour un spectacle lacrymal garanti et un cynisme à toute épreuve s’opère à travers les initiatives de certains hommes d’Etat, parmi lesquels (et nous sortons de l’Ouest et du continent en tant que tel) le président de Madagascar Andry Rajoelina qui propose pour son peuple une tisane à l’Artemisia baptisée Covid-Organics. La présentation de cette solution, en dehors des objectifs certainement plus démagogiques et symboliques que véritablement scientifiques (défier l’OMS : attendons d’évaluer la validité de ses résultats ; renforcer une vision panafricaine de sortie de crise au vu des commandes du produit notamment en Guinée-Bissau, au Niger ou en Tanzanie), a eu le mérite de dévoiler la condescendance et le paternalisme du discours médiatique occidental (les médias belges s’en sont d’ailleurs donné à cœur joie !) qui a pratiquement réduit cette initiative à une potion magique de charlatans de contrées sauvages.

La crise du coronavirus, nous ne le dirons jamais assez, en dehors de la magnifique révélation de la vacuité de nos entreprises quotidiennes (obsession de l’accumulation des richesses, mise en scène perpétuelle de soi, fuite de nos angoisses via la fête ou le voyage), est profondément idéologique et politique, avec des touches eschatologiques pour les plus croyants d’entre nous. La science médicale devient alors, paradoxalement, une donnée superficielle de l’affaire…

R/ Cette crise serait-t-elle l’occasion pour les africains de changer leurs visions de l’Occident et de l’Europe ?

C’est une occasion à saisir sans tarder. D’autant plus que la crise du COVID-19, chez l’africain du quotidien, a provoqué une fêlure dans le mythe du blanc tout beau-tout propre-tout sain qui peut, au regard des maladies virales essuyées par ces populations depuis un bon nombre d’années, en faire rire certains. Ce qui n’occulte pas pour autant (soyons réalistes) une projection sur un Occident considéré comme un « moindre mal » comparé au « cauchemar » africain, surtout lorsque les désirs, les notions de Bien et de Mal, de richesse et de pauvreté, de réussite sociale et d’épanouissement existentiel sont intégralement dictées par une logique du développement industriel et individuel capitaliste. C’est alors aux militants panafricanistes de la diaspora africaine ou bien autochtones d’engager régulièrement auprès des masses tout le travail pédagogique et théorique nécessaire pour envisager une sortie de crise pragmatique. Ainsi, il y aurait la possibilité de créer sur le long terme une sortie de crise tout court. « Etat critique » rime trop souvent avec « Afrique » !

R/ Plus largement, quels sont les débats qui traversent les courants panafricanistes actuels ?

Le panafricanisme étant pour le moment essentiellement métapolitique, nous devons tout d’abord saluer les initiatives de terrain qui s’effectuent sur le continent par des organisations parallèles afin de palier au manque ou à l’absence de réactions de la part des gouvernements africains : en premier chef, la distribution importante et régulière de denrées alimentaires et de kits sanitaires auprès de structures fragilisées par la crise (orphelinats notamment) et dont les produits sont achetés aux producteurs locaux. Nous voyons également, en dehors de la mise en œuvre de confection de masques sur place pour contrecarrer la logique de dépendance envers les fournitures extérieures, des campagnes de sensibilisation à l’information. L’information est l’une des armes les plus fondamentales pour endiguer la prolifération de la fake news et de la rumeur, cette dernière pouvant faire des dégâts considérables en Afrique. Tout ceci révèle la manifestation embryonnaire d’une nécessité de positionner une autonomie et une autodétermination africaines qui renversent à leur échelle la sujétion du peuple à un homme providentiel privilégiant trop souvent ses intérêts personnels.

Ceci étant dit, il ne faudrait pas se contenter des seules actions humanitaires, même si celles-ci ont un label « panafricain », d’autant plus qu’il est plus que probable que l’africain parviendra à sortir de cette crise avec beaucoup plus de panache qu’un français déconfiné qui a montré, malgré les fulgurances aux gilets fluos, qu’il compte rattraper ce qu’il a estimé être un temps perdu (alors qu’il devait être un temps de profonde remise en question et de recharge de batteries neuves) en se ruant dans les McDonald’s et les Zara’s du coin.

La mise en œuvre au sein du continent africain d’une déconstruction de la logique spectaculaire du militantisme au profit d’une formation massive, rigoureuse et patiente excluant toute velléité égotique et vaniteuse est indispensable et urgente. Au sein de la lutte engagée par nos intellectuels et activistes panafricains, une réflexion manque cruellement à l’appel : celle qui concerne le statut du spectacle dans notre mode de vie. Et attention, le spectacle dont il est ici question n’est pas la médiation artistique qui rallie le peuple à une cause profonde, mais il s’agit du Spectacle au sens debordien du terme, à savoir une substitution totale de la réalité immédiate par sa médiation devenue congénitale (où il s’agit, pour faire simple, de préférer l’exhibition du « vouloir faire » plutôt que le « faire »…) de manière à nous condamner à rester à la surface des choses. Bref, il reste encore du pain sur la planche !

Crédit photo : Emmanuel via Iwaria

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