Entretien Alex Porker : Vers le pire des mondes …

 

Né le 23 mai 1972, di­p­lô­mé de l’Ecole Na­tio­nale Su­pé­rieure des Beaux-Arts de Nan­cy, Alex Por­ker vit et éc­rit à Pa­ris. Auteur des De­moi­selles et de Ma­keup Ar­tist (en ver­sion re­vue et cor­ri­gée en septembre 2015) aux éditions Alexi­p­har­maque, il cultive un univers aux frontières de l’horreur et de la science-fiction mélancolique. Cette horreur nous la retrouvons dans le monde sans morale qu’il évoque, un monde sans barrières (ni éthique ni scientifique), un monde que nous refusons radicalement.

Propos recueillis par Diaphane Polaris

 

104-makeup-artist-alex-porker

Pourriez-vous présenter aux lecteurs de Rébellion, qui ne connaissent pas encore votre travail, votre parcours et les œuvres qui vous ont donné envie d’écrire ?

Mon parcours artistique ayant auparavant traversé plusieurs étapes et diverses autres disciplines, musique, arts plastiques, vidéo, net.art… Je ne suis pour ainsi dire arrivé qu’assez tard à l’écriture en tant que médium et unique moyen d’expression. C’est à l’orée de mes trente ans que je me suis mis sérieusement à écrire. Mieux vaut tard que jamais, et je crois supposer que la volonté et la capacité d’écrire étaient en moi depuis mais en qualité d’agent dormant. Je dis ça parce que, étrangement, la mise en route n’a pas été très difficile. Bon, écrire, bien écrire, vous savez, ce n’est pas compliqué. C’est même quasiment et avec un peu d’entraînement à la portée du premier pékin. La preuve, voyez, j’écris moi-même.

La difficulté ne réside pas non plus dans le choix du sujet, tout le monde peut écrire sur n’importe quoi. Quoi qu’il en soit, certains vous diront que le problème, justement, c’est que maintenant, n’importe qui écrit sur n’importe quoi. Ils n’ont pas tout à fait tort. Et pour une raison simple. Même si ça peut paraître constituer un lieu commun, l’écriture, et, c’est comme ça que je la conçois, loin de tout romantisme mais au contraire, dans son strict rapport au réel, c’est avant tout un travail. Pour arriver à ça, il faut prendre conscience qu’écrire exige de s’astreindre à une bien peu sémillante discipline de fer. Je me souviens de cette interview de Philippe Djian qui nous expliquait qu’il fallait être vraiment givré pour passer le plus clair de son temps vissé sur une chaise devant un écran d’ordinateur. C’est tout à fait ça. Quand on y réfléchit bien, c’est complètement dingue. Mais le pire, c’est de se dire que c’est parti pour la vie parce que quand on arrive enfin à écrire ce que l’on voulait écrire, on se dit que c’est un des trucs les plus fascinants qui soient. Bien entendu, c’est fascinant oui, mais c’est un peu ingrat. Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’écriture, c’est pas du tout glamour. On est en slip-chaussettes et on se gratte le cul – on peut picoler aussi, ou s’enfiler des lignes. Et d’une, je ne le fais plus depuis que j’ai eu un jour la bonne idée de me relire, respectant en cela l’auguste conseil de Baudelaire qui, dans Les Paradis artificiels déconseillait vivement aux artistes toute prise de drogues pendant le travail sous peine de très mauvaises surprises le lendemain. Et de deux, j’aime beaucoup la judicieuse réflexion de Houellebecq comparant l’écrivain au maçon, disant qu’en construisant son mur le maçon (a priori) ne boit pas et qu’en revanche, il aura ensuite tout le loisir de se torcher la gueule en considérant le travail accompli – oui, qu’on vive dans un cent mètre carré ou bien qu’on crèche dans une piaule infâme, c’est à peu de chose près toujours pareil.

A la différence d’un musicien ou d’une tête de nœud de comédien, personne n’est là pour vous applaudir quand vous réussissez une bonne phrase. Bref. C’est pas un travail d’équipe. On est complètement solo. Remarquez, je ne me plains pas, écrire avec quelqu’un derrière son dos ou qui ouvre et ferme continuellement les portes comme s’il vivait dans une pièce de boulevard, c’est carrément insupportable. Tenez, récemment j’ai revu The Shining. Je sais qu’il y a tout un tas d’interprétations herméneutiques plus loufoques les unes que les autres concernant ce film, mais moi j’en ai vu une qui m’a particulièrement sauté aux yeux. The Shining, c’est l’histoire d’un écrivain qui n’arrive pas à écrire. Il faut voir l’hilarante séquence où Nicholson avoine gentiment sa femme en lui expliquant qu’il faut qu’elle arrête de se pointer dans la pièce dans laquelle il travaille parce que ça le déconcentre. Et puis l’écriture, c’est aussi la maison hantée. On est l’unique gardien solitaire de la maison hantée qui nous sert de cerveau. Ecrire, c’est ni plus ni moins essayer de gérer les fantômes qui y demeurent. On peut perdre pied. Sa fameuse phrase dactylographiée à l’infini : « All work and no play makes Jack a dull boy » qu’on peut traduire par « Beaucoup de travail et peu de loisirs, font de Jack un bien triste sire », ça rend compte de l’aspect anachorétique, claustral, un peu austère et sinistre, qu’obligent les rigoureuses mais nécessaires contraintes de retranchement de l’écrivain. Mais écrire, c’est surtout une technique artisanale qui permet de soumettre, de façon illusoire, entendons-nous bien, le temps à grands coups de discipline, et ainsi fait, d’en créer une doublure qui le rende acceptable et même sympathique. Le temps devient alors un compagnon, un ami. Temps apprivoisé donc, création d’une doublure, retraite, solitude acceptée, voilà les clés de l’écriture mais aussi les clés de la lecture.

Vous me demandiez quelles étaient les œuvres qui m’ont données envie d’écrire, et je vous répondrai que ce ne sont pas exactement des livres qui m’ont donnés l’envie d’écrire, mais justement des expériences de lecture. Je me rappelle ces moments magiques, où justement l’espace-temps réel s’en trouvait aboli et se dédoublait pour s’accorder de façon total avec le contenu du livre. Je me souviens de mes lectures préadolescentes de Maupassant, Maurice Leblanc ou de Gaston Leroux durant l’été, je me souviens de cette sorte de terreur tranquille éprouvée quand je lisais le soir dans ma chambre Le masque de Chtulhu d’August Derleth ou, et cela bien plus tard, lorsque je fus littéralement absorbé par ma lecture de Parodie, de Cizia Zykë. J’en passe et des meilleurs. Mais s’il y a bien une expérience qui m’a marquée plus que toutes les autres, c’est l’expérience de mon premier livre lu. J’avais environ huit ans. Et alors que je lisais la dernière page de Donald cherche Fortune, dans la collection Bibliothèque Rose, je me suis soudain rendu compte de l’incroyable puissance du monde parallèle intérieur qu’engendrait le temps de la lecture. Au fond, c’est peut-être ces moments de grâce, de merveilleux sortilège, que je cherche à revivre avec le temps de l’écriture, son parfait négatif. Car le temps compagnon, le temps ami, c’est, en définitive, le temps retrouvé de l’enfance. Mais il y a le revers de la médaille, et au sujet de cette très pénible expérience de retour au réel que j’ai parfois vécu, je me permets ici de laisser le dernier mot à Philip K. Dick : « Ce qui compte pour moi, c’est l’écriture, l’acte de fabrication du roman. Parce que pendant que je le fais, à ce moment particulier, je suis dans le monde que je décris. Il est réel pour moi, totalement. Ensuite, quand j’ai fini, qu’il faut que j’arrête, que je me retire de ce monde définitivement, cela me détruit. Les hommes et les femmes ont cessé de parler, je suis seul, sans beaucoup d’argent. Ce vide est terrible. Et à chaque fois je me promets que je n’écrirai plus de roman, que jamais plus je n’imaginerai des gens dont je serai finalement séparé… »

La maison d’édition Alexipharmaque a réédité votre premier roman, Makeup Artist, initialement sorti en 2010, et qui, à l’instar de Les Demoiselles (2012), fait partie d’un cycle ternaire ayant pour socle la figure de « l’hyperenfant ». Pourriez-vous nous décrire ce qui se cache derrière ce terme ?

Un hyperenfant est un enfant – dont l’âge varie généralement entre 6 et 10 ans – qui se trouve être augmenté de comportements et d’attributs propres aux adolescents actuels de 16 ans et, par conséquent, potentiellement à tout autre jeune adulte. De sa morphologie enfantine, il conserve néanmoins l’apparence générale, la taille, l’absence de pilosité et une relative fraîcheur. Hyperprécoce tant sur le plan mental que physique, sexuellement actif, issu des classes privilégiées et disposant donc d’un pouvoir d’achat considérable, il peut évoluer à son gré dans la société adulte dont il est par ailleurs émancipé de toute autorité et de toute surveillance.

Cette créature chimérique oisive a émergé de mon imaginaire par simple observation du champ culturel contemporain, et de sa tendance marketing régressive à surinvestir les qualités idiosyncrasiques de l’enfance et de son univers. Cet être transgénérationnel spéculatif est aussi le pendant mécanique, ou l’image érotique inversée, de l’adulte-enfant immature tel qu’il se présente aujourd’hui dans toute sa splendeur multifacette – atonie, inconsistance, instabilité, influençabilité, insatisfaction, futilité, perversité, narcissisme… – conséquence de la redoutable infantilisation progressive, ce totalitarisme mou, à l’œuvre au sein de la société.

Makeup Artist se déroule dans le Los Angeles de 2050, à Hollywood. Nous ressentons paradoxalement une impression de nostalgie omniprésente se référant à la pop-culture ayant marquée la fin du précédant millénaire, donnant au roman une coloration rétrofuturiste. La contre-culture et le cinéma des dernières décennies sont-ils pour vous une influence majeure ?

Oui, une influence tout à fait majeure même. Makeup Artist, c’est quoi d’abord ? C’est avant tout une sorte d’hommage aux films hollywoodiens sur la fabrique industrielle des stars. C’est une histoire d’amour déviante entre un cinéphile et le cinéma. C’est l’histoire de Vincent Bertin, un personnage mélancolique à la Poe, l’histoire d’un outsider, un fringe du maquillage et de l’Hollywood d’antan qui veut faire du vivant une image. C’est l’histoire d’un nécrophile, voulant faire revivre l’enfance d’un art qui est mort et en état de décomposition avancée. C’est peut-être l’histoire d’un alchimiste enfin. Du plomb supposé d’une époque, il veut en faire de l’or. Makeup Artist, c’est un roman de gare, un film d’épouvante de drive-in, une série B jubilatoire, un pulp frénétique, un burlesque cocaïné, un film de cul même – les trop explicites scènes de sexe transgénérationnelle ayant été caviardées, elles ne subsistent plus que dans la première édition. C’est aussi et pourtant une histoire d’amour.

Classique histoire d’amour entre un créateur et sa créature. Je pourrai également parler du fétichisme morbide à la sauce Vertigo de Hitchcock. On pourrait aussi rendre une petite visite au Night of the Living Dead de Romero ou au Quien puede matar a un niño ? de Serrador, mais il faudrait encore passer voir tous les films muets de Theda Bara qui ont du reste tous péri dans l’incendie des studios de la Fox, les rendant à jamais invisibles, capturés par le grand trou noir originel du cinéma. Et puisqu’on parle de femme fatale, sorte d’assomption visuelle médusante du septième art et dont Vincent Bertin raffole, et puisque vous me parlez de rétrofuturisme, comment ne pas évoquer le Blade Runner de Ridley Scott, son parangon ultime.

En réalité, en ce qui concerne le mood rétrofuturiste, on baigne dedans depuis presque un demi-siècle. Depuis la fameuse « Collection 40 » d’Yves Saint-Laurent, en fait, et qui date de 1971. Permettez-moi d’ailleurs une petite digression à ce sujet car ça me parait tout de même important pour la suite. Je me réfère pour cela au très éclairant article de Marie-Dominique Lelièvre paru il y a quelques mois dans Libération. C’est quoi la Collection 40 ? La C40 c’est tout simplement le point alpha du grand carrousel du revival qui n’en finit plus désormais de tourner sur son axe. Revival du revival, fifties, sixties, seventies, eighties, nineties… Le recyclage incessant des tendances. C’est YSL qui a lancé cette roue infernale, rompant ainsi avec l’académisme de la haute couture, son modernisme, ou même la naïveté de son futurisme. YSL a fait entrer la mode dans l’âge de l’image et du spectacle. (Né de l’après-68, le goût du rétro et de la nostalgie est dans l’air et se mélange du reste, via un intérêt nouveau porté aux surplus de l’armée, aux stupéfiants délires nazi glam lancés par Visconti dans The Damned et poursuivis par Cavani dans The Nigthporter.) « A l’époque, témoigne le designer Marc Audibet, nous nous gavions de rétrospectives Dietrich, Garbo… Nous voulions être habillés comme les acteurs, pas comme les gens de la rue… »

En effet, tout dans la C40 évoque le retour du glamour hollywoodien, du film noir et de son univers incertain et pervers. Même les Superstars transgenres de la Factory s’y mettent, copiant le look Bad Girl à la Barbara Stanwyck. Le punk n’est pas loin. Mais la C40, pour YSL, c’est surtout l’enfance et les robes de sa mère retrouvées, c’est l’aspect proustien de l’ensemble. YSL rattrape et révolutionne par conséquent son époque en s’inspirant de sa jeunesse. Et il en est de même pour Blade Runner. Film dont l’esthétique 1940, acmé de l’âge d’or hollywoodien et statufication définitive de la femme fatale, a révolutionné la représentation de la SF au cinoche. Rachel, c’est la réplicante, l’androïde, semblant sortie tout droit d’un défilé de la C40. Mais c’est aussi l’Olympia d’Hoffmann, L’Eve future de Villiers de L’Isle-Adam.

C’est l’inquiétante étrangeté des automates. Il ne vous aura sans doute pas échappé que dans Makeup, il soit également question de cyborg, et donc de transhumanisme. Mais d’un transhumanisme assez spécial, un transhumanisme appliqué au cinéma. Que fait Andy Spike, l’antipathique directeur de casting, rival et ennemi juré de Vincent Bertin ? Il créé de toute pièce des copies biomécaniques d’anciennes actrices célèbres. Mais Andy Spike, c’est aussi le double de J.F Sebastian, un des géniaux concepteurs des réplicants. Petit homme sans âge souffrant de vieillesse prématurée et qui cohabite chez lui avec ses jouets ultraperfectionnés. Mais les automates, c’est aussi à l’origine le métronome (Maelzel) et l’horlogerie (Vaucanson), donc les automates, c’est du temps que l’on remonte, et c’est donc aussi l’enfance. Deux dernières remarques et je finirai là-dessus : Il s’agit de souvenirs personnels, mêlant justement érotisme, effroi, fascination et mécanique d’automate. Aux alentours de mes sept ans, j’ai été très marqué par un film. Il s’agit de Mondwest de Michael Crichton. Yul Brynner en implacable cow-boy tueur m’ayant particulièrement effrayé. Ensuite, il faut que je vous avoue que c’est vers mes cinq ans que j’ai éprouvé mes premiers émois sentimentalo-sexuels. En effet, j’étais tombé éperdument amoureux d’une actrice, Lindsay Wagner. Celle qui incarnait rien de moins que The Bionic Woman.

L’atmosphère qui se dégage de Makeup Artist et des Demoiselles semble très marquée par le mariage des pôles opposés. Jeunesse et morbidité, candeur et perversion, glamour et toxicité, euphorie et mélancolie. En cela, Hollywood semble être le lieu de germination idéal pour l’hyperenfant starifié. Cependant, ne pensez-vous pas que la genèse de ce culte de la jeunesse en occident pourrait avoir des sources bien antérieures à l’industrie cinématographique états-unienne ?

En effet, le culte de la jeunesse et de l’enfance est avant tout une spécificité germanique. C’est du reste dans la Prusse du second Reich qu’il est né et qu’il s’est développé. Pour en brosser un rapide tableau, et sans remonter aussi loin que Novalis avec son romantisme magique et son Moyen-Âge nationaliste idéalisé, amalgamant enfance mythifiée et âge d’or, ou, et dans un autre genre, les cercles gymnastiques de Ludwig Jahn et leur pangermanisme paramilitaire anti-napoléonien, on peut dire de façon très sommaire que la pensée avant-gardiste nietzschéenne proclamant la mort de Dieu dans les années 1880, et dans laquelle se sont alors engouffrés prophètes, gourous, mages, rédempteurs et réformateurs de tous bords, cherchant ainsi à occuper la place laissée vacante, fut d’une certaine manière décisive. Mais c’est surtout au sein de la nébuleuse de ce qu’on appelle le mouvement de « Réforme de la Vie » (Lebensreform) qu’il trouvera sa véritable impulsion.

Hygiénisme, végétarisme, nudisme, refonte totale des méthodes éducatives (remplacement des notions d’éducation par celles d’épanouissement)… Toute une pétaudière de groupuscules utopiques révolutionnaires et autres communautés protohippies (Monte Verità…) voient le jour et fleurissent à la lisière du 20e siècle. Là-bas se côtoient dans la plus parfaite cacophonie des courants de pensées et des tendances diamétralement opposées. L’anarchisme, l’ésotérisme Völkisch, le communisme, les cultes solaires païens germaniques… Et avec comme illustrateurs principaux les sinistres et prénazis Fahrenkrog et autres Fidus, antisémites fanatiques et aryens convaincus, dont les tableaux montrant de dénudés enfants extatiques et de nubiles adolescents en pleine prière face au soleil firent sans le savoir les beaux jours de l’iconographie hippie des années 1960.

Mais c’est le courant Wandervögel qui, à la toute fin du 19e siècle, est à l’origine de la première et authentique communauté et contre-culture juvénile moderne. Au programme : contestation de l’autoritarisme de la société wilhelminienne, remise en cause des normes morales et comportementales des pères – créant ainsi et pour la première fois ce fameux « conflit des générations » – émancipation revendiquée (l’intégration ne se faisant plus selon eux par la famille) et autonomie généralisée envers le monde adulte aux moyens de grandes randonnées unigénérationnelles dans la nature… L’idée ? No Future. Il n’y a pas de future pour la jeunesse dans le monde que nous proposent les adultes. Un monde où les richesses matérielles, l’idée du progrès continu – le choc brutal lié de l’industrialisation massive du second Reich avait déjà fait fuir les adeptes du Lebensreform hors des villes et, avant eux, avait effrayé les romanciers agroromantiques antimodernes des années 1860 – ne pouvaient tenir lieu de raison de vivre.

De là naquit une dynamique comportementale tout à fait inédite, Le peer group. Le succès inattendu de ce mouvement et de cette nouvelle niche générationnelle engendra immanquablement et par voie de conséquence la création d’une nouvelle niche commerciale et fut donc le vrai départ d’une production uniquement vouée aux adolescents (presse, littérature, merchandising, vêtements…). Révolution en cours d’un capitalisme consumériste moderne qu’observa de son regard aiguisé Siegfried Kracauer dans le Berlin du tout début des années 1920. Ce n’est plus le travail de la matière et la production de marchandises qui sont déterminants mais leur mise en valeur publicitaire, la fabrication d’une aura de séduction et de rêve dont la jeunesse sera désormais une composante inhérente. Fétichisation marchande, mythe publicitaire, jeunisme, sans oublier l’aspect mystique prébeatnik qu’importa alors aux USA Hermann Hess avec son Loup des steppes, tous les ingrédients du cocktail étaient rassemblés afin de faciliter l’explosion de la teenage culture américaine de l’après seconde guerre mondiale.

Bien qu’il ne s’agisse pas d’un sujet central dans vos romans, le thème de la sexualité infantile tient une certaine place en étant abordé d’une façon peu commune puisqu’il s’agit aussi de pratique orientant la libido de l’enfant vers l’adulte, que l’on pourrait qualifier « d’adultophilie ». Ce thème dans le contexte anticipatoire de vos romans préfigure-t-il à vos yeux certaines orientations de la part d’un consumérisme tout puissant qui tendrait à faire sauter certains interdits ? En d’autres termes, pensez-vous que le phénomène de l’hyperenfant ait concrètement toutes ses chances de voir le jour demain, ou bien s’agit-il juste à vos yeux d’une chimère science-fictionnelle illustrant la cristallisation du tout marketing ?

Logiquement, et j’insiste bien sur ce terme afin de rester dans une mécanique idéale de raisonnement, le tabou sautera, c’est inéluctable. La question c’est de savoir « Quand », et sous quelles conditions. On voit bien les tendances à long terme qui se dessinent actuellement. Globalement, les 8-12 ans joueront dans l’avenir un rôle de plus en plus manifeste et prépondérant au sein de la société civile. On leur donnera beaucoup plus la parole et ils revendiqueront sans doute, et avec le soutien d’une tranche progressiste d’adultes, de nouveaux droits.

Les 8-12 ans auront également accès à l’argent et décideront de ce qu’ils veulent consommer sans l’aval de leurs parents, créant ainsi un authentique boulevard vers l’émergence d’un nouvelle teenage culture. Tout ceci se fera le plus naturellement du monde et sans que la majorité des gens n’y trouvent quoi que ce soit à redire. Physiquement, le corps préadolescent deviendra peu à peu la norme. Il sera donc érotisé et par conséquent sexualisé. On peut dès lors supputer que, de concert à une probable évolution de la société, l’évolution psychophysiologique de ces néoteenagers subira alors en parallèle une sorte de booster hormonal généralisé. Sur le papier du moins, ça se tient.

Et en ce qui concerne des éventuelles relations sexuelles transgénérationnelles, soyons réaliste, il faudrait déjà voir de quelle génération on parle et de ce que « adulte » voudra encore dire. Des rapports entre un « jeune adulte » de 15 ans et un « adolescent » de 10 ans seront sans doute tout à fait légalisés. Tout dépendra de l’évolution des lois sur la majorité sexuelle et civile. Et si la société et les mentalités changent, les lois suivront inévitablement dans le sens de ces futurs nouveaux électeurs. Vous voyez, on est loin du vieux fantasme pédophile même si j’imagine bien que ce sera socialement et politiquement de plus en plus compliqué à gérer…

Enfin, et à la question dont il est possible qu’elle vous brûle les lèvres, de savoir si je serai plutôt « pour ou contre », elle est carrément hors de propos. De toute manière, à l’époque où ces phénomènes se produiront, non seulement les individus penseront autrement ces problématiques mais surtout vous et moi serons depuis belle lurette parfaitement morts et oubliés. Et à l’autre question, qui est de savoir si c’est « bien ou mal », je me permettrai de vous indiquer qu’elle n’a aucune importance. Car si j’avais la réponse à cette question ou, s’il y en avait besoin, les éventuelles « remèdes » à ces mutations sociétales qui restent aujourd’hui encore de l’ordre de la spéculation, je ferai sans doute un autre job. Je ne suis que romancier. Je ne fais que soulever des questions en tendant un miroir à la société. Je me garderai bien d’apporter des réponses ou je ne sais quelles suggestions pour améliorer la vie. Comme tout artiste en définitive, je ne parle que de ce que je vois, de ce que je sens des tendances et de leurs aboutissements possibles. Là s’arrête ma fonction.

En préambule du livre, nous pouvons découvrir une citation tirée du Magicien d’Oz. Lorsque l’on connaît l l’occultisme que peut contenir cette oeuvre ainsi que les thèses la rattachant au MK-Ultra, on peut facilement faire la jonction après la lecture du roman entre les rapports qui ont relié le cinéma hollywoodien et le satanisme. Ces liens semblent être une clef manifeste du roman, qu’en pensez-vous?

Entre nous, l’existence avérée du projet MK-Ultra a dû rendre Burroughs complètement fou. Sinon, c’est oui et c’est non. Mon roman, même si je m’amuse à y faire référence, n’est pas un document paranoïaque crypté, parsemé d’images subliminales. Mais effectivement, je connaissais de façon sommaire l’existence de ces élucubrations dangereusement farfelues en ce qui concerne ces projets militaro-pharmaco-hollywwodien de manipulation mentale, zombifiant les enfants via certains messages pédosatanistes occultes contenus dans l’industrie du divertissement. C’est totalement fascinant. Et ça pourrait d’ailleurs bien constituer un matériel cinq étoiles pour un projet de livre ou même, et c’est le cas de le dire, de film. En tout cas, je comprends que ça puisse exciter et faire travailler l’imaginaire…

Vous est-il possible de nous en dire plus sur votre prochain roman, dernière partie de votre cycle sur l’hyperenfance ?

Oui, l’écriture est en cours, et le titre, Je suis la Porte et la Clé, encore provisoire. Le roman sera composé d’environ sept histoires. Il s’agira ici d’explorer ce que je pense être le stade terminal de l’hyperenfance : la mélancolie. Ce livre déclinera sept possibilités quant aux effets délétères du ressentiment qu’éprouvent certains hyperenfants se sentant marginalisés vis-à-vis de leurs pairs. Intégrés pour la plupart, mais lucides en ce qui concerne la vacuité de leurs conditions, ils ne peuvent pourtant pas résister à cet appel mystérieux, au plus grand mythe de leur « préhistoire », ce qu’ils n’ont pas connu et ne connaîtront jamais : l’enfance. Certains des personnages partiront en quête de cet état originel perdu, d’autres se réuniront dans des cercles, ordres mystiques, sociétés secrètes, ou se rassembleront en d’étranges communautés solaires. D’autres encore basculeront dans la folie, le crime, le terrorisme ou même le racisme. Ces sept récits seront tous introduits par le narrateur de la première histoire. Narrateur qui du reste est un défunt. Pour ce procédé, sorte de prosopopée ou de voix-off, je me suis inspiré du film Sunset Boulevard. Voici, si vous le voulez bien, un extrait du préambule de Je Suis la Porte et la Clé :

« Je m’appelle Roderick Dulac. Et bien que je sois mort depuis déjà de nombreuses années, je tenais à vous raconter mon histoire, ou, plus précisément, la dernière année de mon existence d’enfant en ce bas monde. Mais ce témoignage d’outre-tombe, cette malheureuse histoire de la courte vie que fût la mienne n’est que le prélude d’un bien plus vaste et étonnant voyage.

Ce voyage nous mènera par la suite à travers tout un arrière-monde occulte, en quête de curieux phénomènes de pensées souterraines que les autorités et l’opinion publique d’alors eurent trop tendance à passer sous silence, et qui, par conséquent, prospérèrent sans véritables adversaires dans les caves glacées de notre civilisation avant d’y surgir d’un coup avec la violence que l’on sait. Car c’est bien de ces sous-sols que se déchaîna l’enfer. Et cette exploration des marécages de l’intelligence qui va suivre permettra, je l’espère, aux générations futures qui seront aptes à les discuter et qui auront tout intérêt à les résoudre, d’éviter les écueils idéologiques qui ont fait basculer l’étrange destinée de certains enfants dans la folle impasse du plus noir des extrémismes.

Voici donc cette histoire des marges, de ces idées impossibles, de ces ordres cachés et ces sectes secrètes, de ces conspirations maléfiques. L’histoire du temps où nous étions encore peu connus et dispersés, nous les inconsolables, les oubliés, les outsiders, nous les derniers enfants de ce siècle, oui, voici l’histoire de ces forces enfantines amères, ultraréactionnaires envers l’évolution d’une société qu’elles refusaient en bloc et dont je fus, moi et quelques autres je crois, l’un des tristes précurseurs. »

39

 

Du même auteur chez Alexipharmaque éditions :

« Makeup Artist » Alex Porker 
Roman (Broché) 
Collection : Les Narratives

« Les Demoiselles » Alex Porker 
Roman (eBook) 
Collection : Les Narratives

ALEXIPHARMAQUE éditions

www.alexipharmaque.eu

BP 60359 – 64141 BILLÈRE Cedex

23 euros.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.