Emile POUGET : « Le père peinard » de l’action directe

[ Rébellion n°1 Juillet/Aout 2003 ]

Sous le drapeau noir de l’Anarchie

Né en 1860 à Rodez, Emile Pouget lance à quinze ans son premier journal « Le Lycéen républicain » dont les exemplaires sont copiés par lui-même sur des feuilles de cahier et lui vaudra quelques heures de retenue. Après la mort de son beau-père, il doit gagner sa vie en travaillant dans les grands magasins parisiens où sa manie de la propagande révolutionnaire ne lui permit pas de prolonger sa carrière. En 1879, il contribue à créer le premier syndicat parisien des employés. Il est arrêté, aux côtés de Louise Michel, à la suite de la manifestation du 9 mars 1883. Le rassemblement contre le chômage dégénérant en émeutes, les forces de l’ordre interviennent violemment. Pouget fut condamné à 8 ans de prison sous l’accusation d’incitation au pillage. On l’avait seulement entendu dire de la foule des affamés pillant une boulangerie ; « ils prennent du pain parce qu’il ont faim… Ils ont raison ! ».

Après 4 ans, on le relâche. En prison, il a gagné la rage d‘en finir avec l’injustice. Quelques mois après sa libération, il fonde un journal qui fut considéré par la bourgeoisie comme un appel constant au pillage, au vol et au meurtre. Populaire, utilisant l’argot des rues, « le Père Peinard » était conçu pour interpeller de manière directe les ouvriers. C’était un brûlot hebdomadaire, où il dénonçait les patrons, les élus et les scandales de la République ainsi que l’armée et la justice. Remarquablement illustrés, certains numéros furent diffusés à 20 000 exemplaires. Pour ses appels constants à la révolte, Pouget accumule les condamnations et les emprisonnements. L’anarchiste reçut le soutien inattendu de la duchesse d’Uzès. L’anecdote mérite d’être rapportée pour éclairer les rapports entre les milieux anarchistes et nationalistes à la fin du XIXème siècle. Un compagnon de Pouget, Henry Dupont, recherche des subsides pour poursuivre le journal et venir en aide à son rédacteur en chef. Par l’intermédiaire d’un camarade, il reçut avec surprise une invitation à se présenter chez madame la duchesse d’Uzès. L’ancienne bienfaitrice du général Boulanger (qui ne lui en fut jamais reconnaissant) et amie de Louise Michèle, était l’une des figures du patriotisme de l’époque, ultra légitimiste elle n’en était pas moins une grande dame généreuse qui se piquait de trouver une solution à la question sociale par le nationalisme. Elle reçut avec curiosité Henry Dupont, authentique anar, qui se montra d’une grande courtoisie. Tous deux tombèrent d’accord sur la nécessité d’éliminer la République corrompue ! La bonne duchesse eut seulement du mal à accepter la vision particulière de Dupont sur l’insurrection Vendéenne. Elle qui évoquait avec fierté la participation de ses ancêtres au soulèvement royaliste, fut décontenancée quand l’anarchiste lui déclara que les révoltés du bocage s’étaient sûrement plus révoltés contre l’impôt et la conscription que pour rétablir la monarchie. Les Vendéens étant pour lui des anarchistes avant la lettre… La duchesse préféra arrêter là la conversation et lui remit une forte somme pour aider les prisonniers et leurs familles. On dit, que en plus de Pouget, le dynamiteur Ravachol bénéficia de la bonté de Madame la duchesse…

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Le syndicalisme d’action directe

Emile Pouget doit en 1894 quitter précipitamment la France pour échapper à la répression du « procès des trente », qui recherchait à faire l’amalgame entre des théoriciens anarchistes et des délinquants, tentative qui échoua lamentablement, il se réfugie à Londres. Il poursuit depuis l’Angleterre la publication clandestine du « Père Peinard ». Il découvre surtout durant son séjour forcé l’action des Trades Unions, les syndicats ouvriers britanniques. Le syndicalisme devient son centre d’intérêt principal, il y voit un moyen de mobiliser les prolétaires pour l’action révolutionnaire. Rentrant d’exil en 1895, il s’y consacre entièrement.

Au même moment, à Limoges, se met en place le processus d’unification des fédérations des bourses du travail et des fédérations des syndicats. La Confédération Générale du Travail s’élabore dans le creuset des différentes tendances du monde ouvrier. Pouget incarne le syndicalisme révolutionnaire, héritier du courant socialiste français, qui s’oppose aux marxistes et aux réformistes, favorables à la conciliation avec le système capitaliste et républicain. « Le syndicalisme, écrit-il, sans se manifester par une participation directe à la vie parlementaire, n’en a pas moins pour objet de ruiner l’Etat moderne, de le briser, de l’absorber. (…) La lutte contre le pouvoirs publics n’est pas menée sur le terrain parlementaire (…) parce que le syndicalisme ne vise pas à une simple modification du personne gouvernemental», mais à une transformation totale de la société.

Pour Pouget et ses camarades syndicalistes révolutionnaires, il s’agit d’être indépendants des partis et des officines (comme la franc-maçonnerie), d’être insensibles à leurs consignes, et de n’oeuvrer que pour le triomphe du « parti du travail », c’est-à-dire la classe ouvrière. Comme le fait remarquer très bien Jacques Toublet dans son introduction à l’œuvre d’Emile Pouget : « La CGT de 1906 était neutre à l’égard des partis politiques, elle n’était pas neutre face à l’exploitation ! »

La CGT, dominée alors par les syndicalistes révolutionnaires, est une organisation qui mène en même temps l’action revendicative quotidienne et la préparation des changements révolutionnaires. L’une ne pouvant être pensée sans l’autre. Pouget définit comme le coeur du syndicalisme révolutionnaire l’action directe : « Elle signifie que la classe ouvrière, en réaction contre le milieu actuel, n’attend rien des hommes, des puissances et des forces extérieures à elle, mais qu’elle crée ses propres conditions de lutte et puise en soi les moyens d’action. Elle signifie que, contre la société actuelle qui ne connaît que le citoyen, se dresse désormais le producteur ».

L’action directe peut prendre diverses formes adaptées aux circonstances du combat syndical : le boycott des produits d’entreprises qui exploitent leurs employés et la mise en place d’un label syndical (qui garantit la qualité et le respect des règles syndicales), le sabotage des bénéfices patronaux que prêche Emile Pouget lors du congrès de la CGT à Toulouse en 1897. Il en fait une apologie enflammée à la tribune : « Avec le sabotage les travailleurs peuvent résister ; ils ne sont plus à la merci complète du capital ; ils ne sont plus la chair molle que le maître pétrit à sa guise : ils ont un moyen d’affirmer leur virilité et de prouver à l’oppresseur qu’ils sont des hommes ».

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L’apogée de l’action directe c’est la grève. Cette « gymnastique révolutionnaire » comme l’appelait Pouget, doit permettre à une fraction de la classe ouvrière de se mobiliser et de prendre conscience de sa force. Le paroxysme de ce mouvement se trouve dans le déclenchement de la grève générale qui verra le renversement de la république et du capitalisme.

Fin 1900 paraît « la Voix du peuple », journal de la C.G.T. dont Pouget est le responsable. Par la suite, il sera nommé secrétaire-adjoint aux fédérations de la C.G.T., de 1901 à 1908, sera l’un des propagandistes de la grève générale et l’organisateur du grand mouvement pour la journée de huit heures de travail, prévu pour le 1er Mai 1906 et décidé au congrès de Bourges (1904). Il travaille en étroite collaboration avec Victor Griffuelhes, qui est alors le secrétaire général de la CGT. Grâce à la mise en commun de leurs dons, ces deux militants vont former une équipe parfaite. Pouget amenant l’intelligence politique et Griffuelhes l’énergie et le sens de l’organisation. La stratégie de Pouget aboutit à des succès importants, ce qui permit « le développement de la conscience ouvrière et de la puissance de l’organisation confédérale ».

Pour Pouget les méthodes d’action de l’organisation confédérale ne sauraient s’inspirer de « l’idée démocratique vulgaire ; elles ne sont pas l’expression du consentement d’une majorité dégagée par le procédé du suffrage universel ». En effet, si les procédés démocratiques étaient pratiqués dans les organisations ouvrières, « le non-vouloir de la majorité inconsciente et non syndiquée paralyserait toute action. Mais la minorité n’est pas disposée à abdiquer ses revendications et ses aspirations devant l’inertie d’une masse que l’esprit de révolte n’a pas animée et vivifiée encore. Par conséquent, il y a pour la minorité consciente obligation d’agir, sans tenir compte de la masse réfractaire ». Il participera à la rédaction de la Charte d’Amiens de 1906 qui apaise pour un moment les luttes de tendances et voit le syndicalisme révolutionnaire s’imposer. Les succès remportés par cette stratégie attirent rapidement la répression sur le mouvement ouvrier.

En 1908, après la grève de Draveil et les événements sanglants de Villeneuve-Saint-Georges, Pouget est arrêté sous de fausses accusations. Après sa libération, il démissionne de ses responsabilités syndicales à cause de la maladie du coeur qui l’emportera le 21 juillet 1931. Fatigué, dégoûté par le tournant réformiste de la CGT et par la participation des syndicalistes au gouvernement d’Union Nationale durant la guerre, il s’enfermera dans le silence.

Aujourd’hui, plus de cent ans plus tard, quand on regarde la déchéance du syndicalisme on ne peut qu’appeler à la renaissance de l’esprit révolutionnaire. L’exemple d’Emile Pouget reste vivant dans le cœur de la classe ouvrière.

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BIBLIOGRAPHIE

Emile Pouget- Le sabotage- Mille et une Nuits.

Jacques Julliard – Autonomie ouvrière – Gallimard Le Seuil.

Jacques Julliard – Fernand Pelloutier et les origines du syndicalisme d’action directe – Le Seuil.

Michel Dreyfus – Histoire de la CGT – Edition complexe

Fernand, Histoire des Bourses du Travail, édition Gordon & Breach, Paris, 1971 (1902), 338 pages.

« L’appel aux anarchistes : leur place est dans les syndicats » de Pelloutier, parut dans Les Temps nouveaux du 2 novembre 1895.

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