Les égarés. Le wahhabisme est-il un contre islam ? de Jean-Michel Vernochet

Un livre qui réussit un double objectif : être dense et compréhensible du grand public. Jean-Michel VERNOCHET tente d’alerter les Européens, et les Français en particulier, sur le danger d’une guerre entre les peuples d’Europe et du Moyen-Orient, dont personne ne sortirait gagnant.

La thèse est simple : le wahhabisme, qui est « l’Islam » officiel de l’Arabie saoudite et du Qatar uniquement, est un contre-Islam. Il tire son nom du prédicateur Mohammed ben Abdelwahhab (1703-1792), qui s’est improvisé théologien et souhaitait revenir à la pureté originelle de l’Islam. Comprendre ici la pureté originelle telle qu’il la concevait. En 1744, Mohammed ben Abdelwahhab conclut avec le chef tribal Mohammed ben Séoud une alliance militaro-religieuse. Cette alliance débouchera, après deux tentatives infructueuses au XIXe siècle, sur l’unification des royaumes du Hedjaz et du Nedjd en 1932 au sein du royaume d’Arabie séoudite actuelle.

Le wahhabisme est littéraliste : le Coran et la Sunna (la Tradition) doivent être interprétés à la lettre. Celui qui considère que les représentations ou attributs anthropomorphiques utilisés pour désigner ou décrire Allah sont des métaphores est un impie. Tout rite non prévu dans le Coran ou la Sunna est rejeté. Ainsi la célébration de la naissance du Prophète est interdite (mais pas celle d’Abdelwahhab), de même que tout mysticisme. Comble de l’horreur, lors de son entrée dans La Mecque le 13 octobre 1924, Ibn Séoud (premier roi d’Arabie séoudite), ordonne la destruction des éléments décoratifs des mosquées, des tombes saintes et du site de naissance du Prophète. A cette date d’ailleurs, soit dit en passant, il pouvait restaurer le califat aboli par Atatürk la même année, ce qu’il refuse lors du Congrès islamique de 1926, jugeant cette institution impie ! Enfin, les wahhabites pratiquent la lapidation alors que celle-ci n’est nullement prescrite dans le Coran, mais l’est dans la Torah. Sous prétexte de revenir à la pureté de l’Islam des origines, le wahhabisme se rapproche d’antiques prescriptions juives !

L’Islam est de la sorte vidé de toute spiritualité pour n’être plus qu’un ensemble de règles à suivre, ce qui effraie les musulmans ordinaires des pays où le wahhabisme tente de s’exporter, car il ne correspond en rien à l’Islam tel qu’il est traditionnellement pratiqué. Les wahhabites ne s’y trompent d’ailleurs pas puisque tous les musulmans qui n’adoptent pas leur vision de l’Islam sont des mécréants. Etonnante position qui conduit à considérer comme mécréants plus d’un milliard de personnes. En somme, le wahhabisme n’est qu’un hyperjuridisme et une idéologie, mais pas une religion. Bien que vidé de toute spiritualité et réduit à un produit d’exportation sans aucune profondeur, le wahhabisme a constitué, et constitue toujours, la matrice des mouvements islamistes et/ou terroristes modernes, tels que les Frères musulmans (présents en Égypte, en Palestine sous le nom de Hamas, et en Turquie avec l’AKP), le Jamaat-e-Islami pakistanais, Al-Qaïda, les Talibans, et bien sûr l’État islamique.

Tout cela devient encore plus effrayant quand on sait que le wahhabisme a deux alliés de poids : les pétrodollars et les puissances « occidentales » menées par les États-Unis. Il faut dire que le puritanisme américain ressemble au wahhabisme. D’abord, le puritanisme a une interprétation littéraliste de la Bible, qui aujourd’hui s’est mue en hyperjuridisme envahissant. Ensuite, de la même façon que le wahhabisme est rejeté par les musulmans qui continuent de pratiquer leur Islam traditionnel, les puritains, ancêtres spirituels des États-Unis actuels, ont été rejetés d’Europe. De plus, le puritanisme comme le wahhabisme professent le libre examen des textes, et n’admettent pas l’autorité des érudits. Le puritanisme, en tant qu’il était littéraliste et vidait le christianisme de sa substance, ne permettait a priori pas de vivre dans le monde tel qu’il était à cette époque, pourtant les colons en Amérique ont commercé activement avec la métropole Anglaise. Le wahhabisme, en tant qu’il est littéraliste, ne permet pas non plus a priori pas de vivre dans le monde moderne. Pourtant l’Arabie saoudite et le Qatar s’insèrent, comme les États-Unis, très bien dans le tout-marché que ces-derniers essaient d’imposer au monde entier, grâce aux quantités astronomiques de pétrodollars qu’ils tirent des ressources naturelles présentes sous leurs sols respectifs. Ce qui permet à ces deux pays de s’acheter tout ce qu’ils veulent (on pense aux investissements qataris en France ou au Royaume-Uni, et aux contrats d’armement que les pays occidentaux concluent avec ces mêmes pays), et de financer l’expansion de l’idéologie wahhabite partout dans le monde.

L’expansion du wahhabisme, nous montre Jean-Michel VERNOCHET, est une menace, d’abord pour les pays musulmans, mais aussi pour les pays occidentaux où vivent de nombreux musulmans. En effet, dans ces pays, les moyens financiers gigantesques de l’Arabie saoudite et du Qatar sont à l’œuvre pour propager une idéologie mortifère parmi de jeunes musulmans qui sont parfois déracinés, désœuvrés et sans perspective d’avenir. Ce qui ne peut qu’inculquer à ces jeunes gens la haine du pays où ils vivent. De là le fait que certains des jeunes réceptifs à cette propagande wahhabite partent au Moyen-Orient pour tuer d’autres musulmans (le terme « djihad » étant galvaudé par les médias, nous ne l’utilisons pas). Cela aboutit à monter les Occidentaux non musulmans contre les Occidentaux musulmans, en particulier les Français non musulmans contre les Français musulmans. La stratégie de diffusion du wahhabisme est d’ailleurs connue des pouvoirs publics occidentaux. Il est plus important que certaines sociétés occidentales, et françaises en particulier, gagnent des fortunes en contractant avec les deux monarchies wahhabites que d’empêcher le tout-marché et le wahhabisme de semer le chaos partout où ils passent…

Finalement, le wahhabisme ne prospère que sur la destruction de l’Islam traditionnel, de même que le tout-marché ne prospère qu’en détruisant les peuples. Tous les peuples qui entendent vivre débarrassés du tout-marché et du wahhabisme, pour vivre selon leurs traditions respectives et éviter la guerre généralisée, ont tout à gagner à coordonner leurs efforts.

Robert Prévôt

les_egares

Les égarés. Le wahhabisme est-il un contre islam ?, Jean-Michel VERNOCHET, éd. Sigest. coll. vie politique, 5e édition, avril 2016, 172 p., 15 €.

 

Laisser un commentaire