Editorial du numéro 61 : Bonnets rouges et Rouges bonnets

Il est réjouissant de constater l’existence d’une rébellion bretonne contre l’écotaxe concoctée par l’oligarchie dominante en France et en Europe afin de pressurer toujours plus le bon peuple. Celle-ci ne fait que s’ajouter aux multiples pièges inventés afin de faire les poches de ceux qui bientôt les auront totalement vides. Il est évident que nous vivons sous le règne de la kleptocratie arrogante et il était désespérant de constater que jusqu’à ce jour une certaine apathie régnait chez ceux qui en sont le plus affectés : les travailleurs. Il fut un temps où les révoltes surgissaient pour moins que cela.

La référence à la rébellion des bonnets rouges en Bretagne (bleus en pays bigouden) sous le règne de Louis XIV (1675) contre la pression fiscale devenue insupportable, en est l’illustration. L’analogie entre cette rébellion et les dernières manifestations bretonnes peut être un point de départ pour la compréhension de l’histoire d’une région ayant un fort sentiment identitaire et n’ayant guère oublié son histoire. Mais on ne peut en rester là. En effet, la crise économique de la seconde moitié du 17° siècle en France était aggravée par les besoins pécuniaires découlant de la guerre que la monarchie absolue entreprenait alors. Aujourd’hui, c’est tout le prolétariat mondial qui pâtit des mêmes conditions d’exploitation – certes à des degrés variés – sous l’égide de la globalisation et corrélativement de la politique et de l’idéologie libre-échangistes. C’est une situation particulière à la région bretonne qui a mis l’écotaxe en exergue déclenchant la colère des camionneurs qui a ensuite servi de catalyseur à tous les travailleurs menacés par le chômage, la fermeture de nombreuses entreprises locales obéissant aux lois de la recherche du meilleur taux de profit. Une convergence temporelle de situations tendues a mis le feu aux poudres. La répression étatique ne s’est pas fait attendre comme c’est toujours le cas lorsqu’il s’agit de mater les contestataires à l’égard du système, alors que les voyous profitent toujours de la mansuétude de la classe dominante qui sait qu’ils pourront toujours lui être utiles au sein du chaos grandissant.

Néanmoins la convergence dans la lutte, que le gouvernement redoutait, entre diverses couches de la population (pêcheurs, paysans, ouvriers) et qui a donné un aspect impressionnant à la mobilisation a rapidement laissé apparaître, qu’au-delà de certains intérêts communs pouvant s’opposer au système, une divergence de classe existait au sein du mouvement. D’autant qu’une fraction du patronat appelait à la manifestation de Quimper( les bonnets rouges) – un capitaliste peut toujours être victime de la concurrence d’un autre – et que le Front de Gauche jouant son rôle de radicalité verbeuse appelait quant à lui à manifester à Carhaix (les rouges bonnets). Il s’agissait en fait de freiner des deux côtés la potentialité du développement révolutionnaire de la lutte de classe. Du côté du patronat, pour partie lié au grand capital (de l’agroalimentaire par exemple) et pour partie représenté par des PME, il s’agit de maintenir ses exigences de rentabilité et de désamorcer toute remise en question du rapport social dominant en mobilisant ses salariés dans le suivisme de la collaboration de classe. Pour ce faire, il a reçu, à titre d’exemple, le soutien du maire de Carhaix (de gauche) qui, à cette occasion, a ressorti le serpent de mer de la régionalisation à la mode sociale démocrate, sensée revivifier le tissu économique. La régionalisation sans la critique pratique du capital n’est à nos yeux que la traduction dans les faits de la stratégie technocratique bruxelloise d’affaiblissement des derniers obstacles que se doit de renverser la dynamique outrancière de l’exploitation capitaliste. Alors l’extrême gauche du capital s’attribua comme toujours le beau rôle, afin de se proposer comme solution alternative à la dérive libérale, se drapant dans les oripeaux de l’indignation et en faisant sécession pour aller déambuler à Carhaix où la mobilisation fut des plus modestes. Après ce petit tour pédestre et champêtre les salariés de la pseudo contestation ont rejoint leurs nids douillés urbains, satisfaits d’avoir clamé qu’ils ne défileraient pas aux côtés des patrons. On ne peut, certes, leur reprocher cette proclamation mais plus essentiellement, il s’agit de considérer qu’à aucun moment ils ne s’efforcèrent de peser afin de renverser le rapport de forces avec l’Etat et le capital en appelant à une extension des luttes sur le plan régional et national. Il s’agissait simplement de témoigner de leur pureté d’intention, de conforter leur image essentialisée d’anticapitalistes, reconnue spectaculairement. Pour épicer le tableau, nous eûmes droit au discours sur d’obscurs groupuscules identitaires (d’extrême droite ou/et d’extrême gauche?) plus ou moins folkloriques, spectaculairement médiatisés lors de leur tentative de saccage d’une préfecture. La police tient toujours en réserve sous le mode occulte de tels énergumènes.

Quelles leçons tirer de cette situation? Une première évidence est que le gouvernement actuel fera bientôt une quasi unanimité contre lui. Les mesures antipopulaires s’accumulent au gré des semaines sans que cela ne dérange les commis politiques du système mais enfin, nous savions pour notre part qu’ils étaient là pour ça et seuls les naïfs s’en offusquent. Ce mécontentement ne suffit pas néanmoins pour cristalliser une genèse de prise de conscience de classe d’une certaine ampleur ; il continuera d’alimenter le mouvement du balancier droite/gauche au pouvoir. Existe, par ailleurs, un autre enseignement plus important à nos yeux lié au départ à la question de l’écotaxe évoquée ci-dessus. Celle-ci ne concerne pas directement la masse des prolétaires mais sa contestation a réveillé la Bretagne subissant de plein fouet une accumulation de plans dits « sociaux ». Ainsi, à partir, d’un phénomène particulier, surgit une revendication plus générale outrepassant ce phénomène. Ce processus peut donner lieu à une alliance combattive entre des couches sociales très proches les unes des autres sur le plan de leur précarisation socio-économique. Mais cette dynamique ne doit pas rester circonscrite à une problématique régionale aussi spécifique soit-elle. Ce sont les conditions générales vécues par les prolétaires qui leur imposent de lutter au sein d’un front de classe le plus extensif, géographiquement parlant, possible. En attendant une convergence internationale souhaitable de la contestation du système, il est pour le moins nécessaire de mettre en avant le sens universel de ces luttes et de les faire vivre en leur donnant de la force sur un plan national. La spécificité de la Bretagne ne doit pas induire une vision parcellaire des causes ayant entraîné son mouvement social. Elles sont celles, inhérentes au mode de production capitaliste avec son de agriculture intensive polluante, avec ses impératifs de rentabilité dans la production et dans son mode de distribution. La désindustrialisation n’est pas un phénomène nouveau, non plus, ayant déjà affecté tour à tour les diverses provinces françaises. Toute lutte isolée, aussi virulente soit-elle, n’a que peu de chance d’aboutir de nos jours ; rappelons-nous des combats menés par les sidérurgistes lorrains à la fin des années 70 où toute une région était au bord de l’émeute. Cela ne fit pas reculer le capital.

Conclusion : la Bretagne ne saurait se sauver toute seule, inutile de rêver à propos d’une alliance de toutes les classes sociales soudées dans la défense du peuple breton. Ceux qui aiment leur province ne peuvent le montrer qu’en s’attaquant au capital tout comme les prolétaires grecs qui ne sauveront ce qui reste de leur pays qu’en refusant de se faire étrangler par la finance internationale. Les prolétaires de tous les continents auront à trancher les multiples têtes de l’hydre impérialiste, avec ou sans bonnet.

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