Editorial de Jean Galié : le langage de la vie réelle

LISEZ ATTENTIVEMENT : « La production des idées, des représentations, de la conscience, est tout d’abord immédiatement entrelacée dans l’activité matérielle et les relations matérielles des hommes, dans le langage de la vie réelle. La représentation, la pensée, les relations spirituelles des hommes apparaissent encore ici comme l’émanation directe de leur comportement matériel. » Karl Marx.

 

Comment, alors, se fait-il que l’expérience spontanément vécue de la conscience des hommes ne reconnaisse plus la source de ce qui l’irrigue? Dit autrement, comment se fait-il que la majorité des hommes ne soit plus guère capable que de reproduire ce que leur dicte la voix de son maître? Et souvent, alors même, que d’aucuns s’imaginent combattre le système qui les aliène. Pourtant les relations matérielles que les hommes produisent collectivement existent effectivement et tombent en partie sous leur sens. Quel est cet enchantement qui les fait disparaître à l’attention de leur conscience, à sa compréhension, au moment même où ils les créent et les entretiennent? En effet, dans le monde réel : « Comme l’homme ne vient pas au monde avec un miroir, ni en philosophe à la Fichte : Je suis moi, c’est tout d’abord dans un autre homme qu’il se mire lui-même. C’est seulement grâce à son rapport avec l’homme Paul comme avec un être semblable à lui-même que l’homme Pierre entre en rapport avec lui-même, comme avec un homme. » (Marx).

Comment se fait-il que, dans ces conditions, l’homme contemporain soit à la recherche de repères, d’identité, dans une quête de communauté? En effet : « C’est parce qu’il s’est déjà vu lui-même dans les autres, et qu’il garde constamment en lui-même leur image sociale rémanente, que chacun se voit en soi-même, autrement dit dans cette image de son milieu social qu’il a acquise et porte maintenant en soi-même. » (Tran Duc Thao) (1). Il s’ensuit que les conditions de possibilité d’exercice de la liberté de chacun ne peuvent être référées à l’exercice d’un libre arbitre absolu et encore moins aux fantaisies inhérentes à une conscience de nature solipsiste. La liberté est saisissable dans un contexte social d’alternative (communisme ou civilisation, par exemple) en ce sens que chaque sujet agit à partir du fond que constitue son image sociale intérieure. « C’est évidemment par son image idéale déposée en chaque sujet singulier par l’expérience de la réciprocité sociale dans la dialectique des signes que la communauté se dit elle-même dans le langage de ce sujet, langage auquel il se rapporte comme àson propre langage, en d’autres termes dont il a conscience comme étant son propre langage. » (2). Le langage est l’être-là de la communauté, c’est sa force et aussi son pouvoir de persuasion.

LA CONSCIENCE EST ENTRELACEE DANS L’ACTIVITE MATERIELLE DES HOMMES! Celle-ci est exercée à travers des médiations complexes inhérentes aux rapports de production (en marche actuellement vers la domination du Capital absolu!). En raison de la contingence de nos situations singulières, nous n’occupons pas tous la même position au sein du complexe systémique social et nos perspectives théoriques et pratiques reflètent des angles de vue divergents. « Cette image sociale intérieure se répartit inégalement sur les divers groupes sociaux existants, avec une priorité déterminée pour le moment qui reflète le groupe social dominant, et elle s’objective, suivant la dialectique du devenir social, en des formes idéologiques fascinantes, où le sujet se reconnaît lui-même, et qui s’imposent ainsi à lui comme la loi intérieure de son être le plus profond. » (3). Mais ici contingence n’est pas absolument opposée à nécessité, la liberté peut se reprendre au sein du déterminisme historique et social.

La question recoupe de nos jours, celle déjà signalée par divers auteurs, de la crise ou de la fin des idéologies, de l’ère post-moderne et de son monde impolitique, etc. De manière réaliste signalons la victoire du libéralisme sur ses autres concurrents, et pour paraphraser la dernière citation ci-dessus, libéralisme, idéologie fascinante (elle a de nouveaux masques!) pour le sujet aliéné à ses impératifs, à son axiomatique s’imposant à lui comme la loi intérieure de son être le plus profond, le coupant de toutes finalités d’agir autres qu’économiques, chacun sachant que pour le prolétaire, celles-ci se réduisent de plus en plus qu’à ne sauver sa peau. L’idée d’image sociale intérieure se réfractant, métaphoriquement (en attendant une analyse scientifique du phénomène toujours plus rigoureuse) dans un milieu plus ou moins transparent ou opaque, pourrait fournir la clef de compréhension du fait depuis longtemps signalé du mûrissement des conditions objectives de la mise à mort du capital homicide et désormais biocide, et de sa non coïncidence avec la prise de conscience et l’action corrélative d’un prolétariat potentiellement désigné comme étant l’agent, le sujet historique de ce verdict rédhibitoire. Le prolétariat n’a pu jusqu’à ce jour s’ériger en tant que figure historique du saut qualitatif intermodal vers le communisme (Costanzo Preve).

Nos perspectives :

a) Nous conservons pour la dépasser ( au sens de Aufheben) la figure du prolétariat (pour le dépasser) comme agent historique de la suppression du capital. Ce n’est pas de l’inconscience ou du dogmatisme, ni une version révolutionnaire de errare humanum est, perseverare diabolicum. Le vrai de la citation latine repose sur l’idée de l’incomplétude de la vérité, nous n’y sommes jamais immédiatement de plain-pied, mais également de notre capacité à retenir et à rectifier les impasses théoriques et pratiques du passé révolutionnaire. Nous tiendrons le langage d’un prolétariat se trouvant dans l’impossibilité de se reproduire indéfiniment en tant que prolétariat, comme marchandise humaine salariée. Les antagonismes sociaux nous y contraignent, leurs collisions nous y incitent.

b) Nous articulons ce discours avec les concepts de la langue géopolitique lorsque cela s’avère nécessaire, utile, cas de la dénonciation du Tafta, par exemple, dans le contexte du devenir monde du capital absolu. Cela constitue un moment important, mais non suffisant, de notre lutte sur le plan tactique : jouer la périphérie contre le centre, le cœur de la stratégie atlantiste.

c) Nous tenons compte de la thèse selon laquelle « le libéralisme, position idéologique, devient le seul contenu de l’existant social et technologique présent, il ne s’agit déjà plus d’une ‘idéologie’, il s’agit d’un fait existant, il s’agit de l’ordre des choses ‘objectif’, qu’il n’est pas simplement difficile mais absurde de contester. Le libéralisme à l’époque du postmoderne passe de la sphère du sujet à la sphère de l’objet. Cela conduira à terme au remplacement complet de la réalité par la virtualité. » (Alexandre Douguine) (4). En effet, l’idéologie libérale s’évanouit en tant que paradigme politique, théorie politique mobilisatrice, mais c’est parce que le système devenu autoréférentiel donne une certaine réalité (dans la sphère virtuelle!) à son autonomisation à l’égard des conditions matérielles de sa reproduction. La valeur semble s’engendrer d’elle-même (autonomisation du capital fictif) assurant, semble-t-il la pérennité du système. De là, les « théories » sur la gouvernance dont la fonction serait de veiller au chevet des lois économiques et des règles de gestion des flux financiers, le tout sous la houlette du respect des droits de l’homme.

Nous voici confrontés à la situation, inédite dans le cours de l’histoire humaine, par laquelle l’ensemble de l’humanité se trouve dominée par l’ensemble de la totalité de ses conditions d’existence matérielle lui faisant face en tant que produites par son activité aliénée au règne du capital. La conscience des hommes ne peut alors, immédiatement que refléter en grande partie, à titre d’image sociale intérieure que la réalité de cette réification. Comment se saisir sur le plan de la conscience « subjective » propre à une force collective agissant pratiquement, de la possibilité d’aller au delà de la réalité du capital? La nouvelle image sociale intérieure devrait rendre compte de l’alternative hamlétienne : être ou ne pas être, c’est-à-dire être asservi à la réification marchandisée globale ou ne plus l’être afin d’être authentiquement. Le levier de cette nouvelle esquisse imaginale réside dans une extériorité théorique et pratique à l’égard des « geôles occidentales« , basée sur le socle de la critique de la puissance manipulatrice du capital technomorphe et de la soumission existentielle à ses impératifs d’exploitation. Le système ne saurait être régulé et amendé, cela est le langage de la vie réelle.

Jean Galié.

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