De la loi El-Khomri à « Nuit Debout » : la gauche en mutation ?

La mobilisation contre la loi El-Khomri a surpris bien des observateurs. La radicalité du mouvement, dans son discours et dans ses expressions, montre, s’il en était besoin, le niveau de ras-le-bol d’une fraction du monde du travail.

Dans le même temps, l’apparition de « Nuit debout » est riche d’enseignements. Le mouvement est le fruit de la reconstruction intellectuelle en cours dans la « gauche critique » française, c’est-à-dire d’éléments d’une gauche non issue des appareils des partis traditionnels (PS, PCF…) mais des associations et de la recherche universitaire.

Ce mouvement n’est autre qu’une tentative de faire émerger un contre-modèle, en un mot alternatif, face à celui de la « gauche libérale-sécuritaire » de Manuel Valls et d’Emmanuel Macron issue des centres de formation idéologiques de l’Etat tels que l’Ecole nationale d’administration. Le problème est que les acteurs de « Nuit Debout » partent avec un boulet aux pieds : le lourd héritage réformiste dont ils ne peuvent s’affranchir.

La gauche se reconstruit sur le modèle libéral-sécuritaire

L’élection de François Hollande fut un virage pour la gauche. Après le « tournant de la rigueur » de 1983 (conversion à l’économie de marché), l’élection de François Hollande a marqué un second tournant pour la « gauche institutionnelle », cette fois non plus sur le plan économique, mais sécuritaire. Face au rejet croissant de l’économie de marché dans la population, l’Etat d’urgence est d’abord l’urgence à sauver l’Etat. La situation est si tendue qu’elle a contraint les « frères ennemis » Emmanuel Macron (énarque passé par la banque Rothschild & Cie) et Manuel Valls (ex-ministre de l’Intérieur), à travailler de concert, le premier portant ses attaques contre les conditions de vie dans l’entreprise, et le second contre les conditions de vie dans la cité. Nullement fortuite, mais imposée par l’imminence d’une nouvelle crise du système capitaliste, cette stratégie tend à dresser des remparts (militaires, post-constitutionnels, etc.) autour de l’appareil l’Etat dans le cadre d’une contre-révolution préventive.

Son échec politique total est plus qu’une déception pour le « peuple de gauche », c’est une douche froide. Il atteste de la faillite idéologique d’une « gauche institutionnelle » qui ne peut plus suivre ses vieilles recettes (incantations morales) pour assurer le contrôle social. La crise économique a définitivement vidé le bas de laine de l’Etat et les amortisseurs sociaux ne fonctionnent plus. Le ralliement au modèle libéral et la soumission aux instances mondialistes, ne permettent plus de laisser croire à la vocation « sociale » du régime.

La gauche de gouvernement a donc clairement choisi son orientation dans une situation de crise économique (capitaliste) et politique (de gouvernance). Le bras de fer de la loi El-Khomri est une épreuve de force pour faire accepter ce plan. La brutalité du discours du gouvernement et l’utilisation des pires manipulations médiatiques resteront dans les esprits de ceux qui se sont mobilisés contre cette loi.

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La « gauche critique » tente de reprendre son hégémonie culturelle

Ayant activement soutenu l’élection de François Hollande par rejet de Nicolas Sarkozy, la « gauche critique » fut totalement larguée par le virage idéologique de son poulain. La « gauche critique » cristallise le besoin d’idéal d’un électoral de gauche qui voit la mutation la société lui échapper.

Autrefois moteur et bénéficiaire des bouleversements sociétaux, sa base sociale se recrute dans une frange urbaine et éduquée de la population, adepte d’une mondialisation « cool » et favorable à la construction européenne, qui a la première fois le sentiment que son mode de vie touche à sa fin. Dans son désarroi, elle se tourne vers une « gauche critique »  pour maintenir son influence.

L’idéologie de la « gauche institutionnelle » (les notions de « vivre ensemble » et de « progrès » héritées de de la philosophie des Lumières), s’est heurtée au Réel (tensions communautaires, retour du fait religieux, etc.), et s’est brisée en mille morceaux (il est d’ailleurs fréquent d’entendre parler de « reconstruction de la gauche »). Ubu roi est nu. Les masques tombent et les vaticinations pathétiques des gens de gauche ne recueillent plus que haussements d’épaules ou sarcasmes des classes populaires. Quant aux derniers croyants du « vivre ensemble » et du « progrès », ils apparaissent chaque jour d’avantage comme des moralistes hors-sol. En ce sens la « gauche critique » est l’expression de classes moyennes au capital culturel élevé tentant désespérément de « sauver les meubles » en surjouant une radicalité fictive avec la complicité des médias (on ne compte plus les reportages télévisés bienveillants sur « Nuit Debout »).

La valorisation du débat et de l’échange d’idée dans un cadre prétentument radical séduisent une large part des intellectuels déclassés urbains et de petits bourgeois blancs bac + 5.

Car c’est un combat pour préserver l’hégémonie culturelle qui mobilise ce courant. La fascination pour les idées et le regain d’intérêt pour les écrits de Gramsci constituent le point de départ de toute une refondation en court. Dans un court essai, A demain Gramsci (Editions du Cerf), Gaël Brustier souligne le lien entre combat politique et combat culturel : « Faire de la politique en temps de crise implique de prendre au sérieux l’idéologie. En réduisant le combat politique au combat électoral, le combat électoral à un marché, et donc le combat culturel au marketing, une grande partie de la gauche se trompe. En réduisant l’Etat à un prestataire de service (publics) et à un bureau d’expertise comptable de ses propres comptes, on a oublié sa fonction sociale. L’Etat est aussi un champ de bataille où les différentes opinions, visions du monde, qui existent naturellement entre les citoyens d’un pays avancent et, parfois, reculent. Ne mésestimons pas le lien qu’il y a entre un combat culturel renouvelé  et potentiellement gagné  et une réorientation des choix économiques (…) ».

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« Nuit Debout » ou « Nuit Rouge » ?

L’initiative « Nuit Debout » a été mise au service d’un projet toujours en chantier : construire un laboratoire au sein duquel le recours à la « démocratie directe » parviendrait à remettre la gauche au contact du peuple.

La dynamique initiale est née du collectif de militants regroupé autour du journal Fakir de François Ruffin. Le rédacteur en chef du journal Fakir est indéniablement une personne digne d’intérêt Il tente depuis plus d’une dizaine d’années à travers sa publication d’insuffler un esprit de lutte de classe à un mouvement social en panne. Il évoque des sujets tabous dans la « gauche institutionnelle » comme la sortie de l’Union Européenne, le protectionnisme national et le refus de la mondialisation. Il pose le constat de l’opposition entre les élites et le peuple.

La sortie du film Merci Patron ! (dans le style des reportages de Michaël Moore) avait déjà permis de réunir, lors des présentations dans des cinémas indépendants ou des locaux syndicaux, des personnes venues d’horizons très différents.

Le site Le Comptoir a bien résumé la stratégie déployée par cette mouvance à l’occasion de la mobilisation contre la loi El-Komri : « L’idée est de faire converger des luttes dispersées, qu’il s’agisse des ouvriers de Goodyear, des profs opposés à la réforme du collège ou des opposants à l’aéroport de Notre-Dames-des-Landes. Il s’agit de profiter de la grande manifestation du 31 mars contre la loi Travail pour occuper la place de la République et organiser le soir même une projection géante de Merci patron !, sans rentrer chez soi. Une communication se met en place, des tracts sont distribués et un site est créé ». Les tenants de la « gauche critique » se sont engouffrés dans le mouvement dès le départ pour le contrôler et l’orienter. « Là, il se passe quelque chose, déclare l’universitaire François Lordon, et je pense que ça serait une faute politique, et même une faute intellectuelle, de ne pas intervenir ».

Le mouvement, baptisé « Nuit Debout » (le nom de « Nuit Rouge » fût envisagé), a ensuite essaimé dans plusieurs grandes villes françaises, ses fondeurs ayant pour modèle des Indignés espagnols. « Il ne faut pas que la place de la République se prenne pour le nombril de la France, il faut qu’elle déborde, que le mouvement s’étende aux couches populaires » dira ainsi François Ruffin.

Un mouvement qui n’a pas fait peur…

On s’est moqué de l’ambiance festive et bobo de la place de la République, passant souvent à côté de la vraie raison de l’impasse de « Nuit Debout ». Les éléments les plus à droite n’ont vu dans l’occupation que les dégradations et la chienlit sans observer la nature profonde du phénomène et en tirer certaines leçons bien utiles pour cesser d’être des commentateurs de balcon aigris.

Le cœur du mouvement est resté parisien malgré toutes les tentatives d’élargir sa base. Le mode de fonctionnement citoyen et le refus du politique amenaient forcément à empêcher l’apparition d’une vraie structure combative. A l’inverse de Podemos en Espagne, jamais le mouvement n’est arrivé à faire le lien entre ses réflexions et une action construite en direction des classes populaires. Il n’y a pas eu de convergence des luttes dans le cadre de « Nuit Debout » car la « gauche critique » présente un double aspect : elle est étrangère aux révoltes de la « France Périphérique » (qu’elle méprise) et elle a une attitude paternaliste vis-à-vis de la « France des Banlieues » (qu’elle idéalise comme unique incarnation de la jeunesse).

Comme l’a admis Le Comptoir, le refus de se défaire du « gauchisme culturel » (c’est l’expression utilisée par Le Comptoir) dans lequel les milieux populaires ne se reconnaissent pas, est la source de l’isolement de la « gauche critique » : « Peut-on prôner la transgression de toutes les valeurs, de toutes les règles et s’étonner ensuite que les plus grosses fortunes se soustraient à l’impôt, en allant placer leur argent dans les paradis fiscaux ? Peut-on préconiser la fin de toutes les limites et s’insurger que des grands patrons gagnent en un an l’équivalent de 240 SMIC ? Nuit Debout devra enfin aborder les sujets qui fâchent, comme la mondialisation et la construction européenne, d’autant que la loi Travail découle directement des pressions de la Commission de Bruxelles : le rapport 2016 pour la France souligne, dès l’introduction, que « l’adoption et la mise en œuvre de la réforme annoncée du code du travail restent déterminantes pour faciliter les dérogations aux dispositions juridiques générales ».

Fragile idéologiquement, la génération des trentenaires éduqués urbains n’a pas assumé le passage à l’action politique organisée. Préférant l’entre soi et le rassurant confort des certitudes de gauche, les acteurs de « Nuit debout » sont précisément allés où ils voulaient : folkloriser une lutte ; la faire dévier vers une attitude (statique) pour contrer un mouvement (dynamique). Le choix de RESTER sur une place pendant des mois n’est pas fortuit…

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Un système plus fragile qu’il n’y paraît

Les animateurs de « gauche critique » de « Nuit Debout » furent tout comme le gouvernement de « gauche institutionnelle », décontenancés par la vigueur des deux autres formes de mobilisation dans le cadre de la lutte contre la loi Travail : le front d’action syndical et la mouvance autonome offensive. Le gouvernement a été bousculé par la mobilisation sans précédent de la CGT et de FO. Il ne s’attendait pas à voir la CGT lancer toutes ses forces dans la bataille et entamer un bras de fer avec le pouvoir. La morgue affichée par l’exécutif a été un facteur de radicalisation d’une base syndicale qui a amené ses directions plus loin qu’elles auraient surement voulu aller. La durée du conflit et son extension à des secteurs stratégiquement importants (transports, raffineries, réseau électrique) a montré qu’une mobilisation massive pouvait avoir un impact réel sur la vie du pays.

Les violences qui ont marqué les manifestations sont le fruit de l’émergence sur les ruines de l’extrême gauche léniniste-trotskiste de la mouvance autonome. Le gauchisme politique étant mort symboliquement avec la décomposition du NPA, il a libéré toute une frange d’individus qui ont trouvé dans la casse sauvage leur seul but politique.

Liée à la marginalité urbaine, la radicalité de leur discours (emprunté au Comité Invisible et à toute la tradition « toto-appelistes ») pourrait séduire. Mais leurs pratiques servent objectivement le système et en font des épouvantails utiles. La présence au sein de cette mouvance de la frange la plus paranoïaque des « antifas » confirme leur capacité à être facilement manipulable.

La leçon principale de ce conflit social est qu’un malaise est en train de grandir dans les classes populaires. L’emprise de la logique du système capitaliste est moins forte qu’elle n’y paraît. Si nous sommes loin d’une révolte généralisée, des graines de rébellion sont semées dans le peuple. Nous devons les faire germer en arrachant les mauvaises herbes qui veulent les étouffer par leur pessimisme ou leur incapacité à rompre avec les vieux schémas du passé.

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