Consommer autrement ?

Crise du lait lors de l’été 2016 opposant les producteurs et la société Lactalis, suicides des agriculteurs multipliés par trois en un an (1) … depuis plusieurs années, les scandales liés à la grande distribution se suivent et se ressemblent : exploitations des paysans, marges énormes réalisées par les grandes entreprises, produits trafiqués (scandale des lasagnes de bœuf contenant du cheval en 2013), parfois même jusqu’à mettre la santé des consommateurs en danger (steaks hachés contaminés en 2011), la situation est inquiétante. Au point que des alternatives fleurissent, afin de proposer une autre façon de consommer.

Soutenir les petites initiatives nous semble indispensable afin de résister à la grande distribution et ses méfaits, où le producteur comme le consommateur se trouvent lésés. Si certains déclareront que changer de manière de consommer ne changera pas grand-chose à grande échelle, nous leur répondrons que se détacher le plus possible d’une manière de vivre mortifère est le premier pas vers la liberté que les grandes firmes et le monde industriel nous refusent.

Les AMAP, du producteur au consommateur

L’un des premiers exemples d’AMAP (Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne) est né dans les années 1960 au Japon, où des mères de famille fondent les premiers teikei (« coopération« ), afin de ne pas donner à leurs enfants des produits cultivés avec des engrais chimiques. Car l’AMAP (terme enregistré depuis 2003) est une collaboration de proximité entre des consommateurs et une production souvent locale (une ferme,…), où les consommateurs paient à l’avance avant de partager les produits issus de la production. L’AMAP fonctionne en circuit court, sans intermédiaire, gérée par un comité de bénévoles. Elle permet au producteur une garantie de revenue et au consommateur d’obtenir des produits frais, de saison, souvent cultivés biologiquement, mais également permet de respecter la biodiversité (en ne consommant que des produits de saison), l’installation de nouveaux jeunes agriculteurs (qui n’auront pas à dépendre des aléas des intermédiaires), ou encore à réduire la consommation énergétique (les aliments étant produits près de chez soi)…

En France, le principe d’AMAP est né avec les Jardins de Cocagne, au début des années 1990. Les Jardins de Cocagne, association de maraichers biologiques permettant l’insertion de personnes en difficulté, proposait alors la distribution hebdomadaire de légumes. Mais la première véritable AMAP a été créée par un couple de maraichers produisant des fruits et légumes biodiversifiés dans le Var, Denise et Daniel Vuillon, à la suite d’un voyage aux États-Unis, où le principe d’AMAP, appelé CSA (Community Supported Agriculture), était déjà en place depuis les années 1980. Le couple Vuillon proposa cette idée aux consommateurs d’Aubagne lors d’une réunion d’ATTAC (Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne) sur le thème de la « malbouffe » (en pleine crise de la « vache folle »….), et, le 17 avril 2001, le premier panier était livré. Aujourd’hui, on compte en France près de 1 600 AMAP.

Les jardins collectifs

Gérés par un groupe d’habitants, les jardins collectifs (ou jardins communautaires) virent le jour au début du XIXème siècle afin que les plus défavorisés puissent cultiver des fruits et légumes, en Angleterre et en Allemagne. En France, en 1896, l’abbé et député du Nord Jules Lemire fonde la Ligue française du Coin de Terre et du Foyer et fournit aux ouvriers des terrains à cultiver. Les jardins communautaires naîtront un peu partout en France, jusqu’à connaître leur apogée en 1945 avec plus de 250 000 parcelles (2), au lendemain de la guerre, où les citadins cultivaient eux-mêmes ce qu’il manquait dans le commerce. Les jardins ouvriers deviennent « jardins familiaux », jusque dans les années 1990 ; en 1997, à Lille, le premier forum national Jardinage et citoyenneté rassemble des associations américaines et Québécoises pour témoigner du fonctionnement des jardins partagés outre-Atlantique. A la suite de cette réunion naîtra le premier réseau français des jardins partagés, « Le jardin dans tous ses états », et le premier jardin communautaire français à Lille, le Jardin des (Re)Trouvailles.

Car le but de ces jardins n’est pas seulement de cultiver des fruits et légumes : il s’agit également de rassembler et créer du lien : « Retrouver un lien et un contact physique avec la nature, lutter contre le stress, manger sainement, développer des relations sociales avec les autres jardiniers… Les jardins familiaux ont réinvesti le cœur des villes avec une mission : créer et renforcer le lien social.« (3)

Créer le lien social, mais également se préoccuper de l’environnement; en choisissant des végétaux adaptés au climat, et en évitant les engrais chimiques au profit du compost, ou en récupérant l’eau de pluie… les jardins communautaires offrent dans les villes, en plus des aliments cultivés, une parenthèse où l’on acquiert des connaissances en horticulture, des alternatives alimentaires à la grande distribution et une amélioration de la vie communautaire dans le quartier.

Quand les petits producteurs court-circuitent la grande distribution

A Wambrechies, près de Lille, treize producteurs du Nord se sont associés dans le but d’ouvrir leur surface de vente sans intermédiaires, et contrer l’ouverture d’une officine de la grande distribution : c’est ainsi que Talents de fermes a vu le jour en août 2014. Un an et demi après, le succès ne se dément pas : nombreux sont ceux qui se rendent dans les allées de ce supermarché – certains venant même de Belgique ! -, pour acheter des produits frais de saison. « Les grands magasins importent beaucoup de produits que nous avons déjà sur place. De plus, ils exercent une forte pression sur les producteurs. » explique le maire de la ville, qui a soutenu le projet(4).

Sans intermédiaires, les producteurs sont mieux payés, (environ 20 % à 30 % de plus que si ils vendaient à la grande distribution), sans pour autant forcément vendre plus cher aux consommateurs. Aujourd’hui, Talents de Fermes emploie également 8 salariés et 5 étudiants le week-end, chargés de renseigner les quelques 2000 clients qui viennent y faire leurs courses chaque semaine : « L’aspect humain est primordial. Cela a pris du temps, mais aujourd’hui la machine tourne et les clients reviennent. » déclare une exploitante maraichère.(5)

Ce principe n’existe pas qu’à Wambrechies : Uniferme, à mi-chemin entre Lyon et Saint-Etienne, existe depuis plus de trente ans !

Ainsi, il existe des alternatives à la grande distribution, qui n’a d’autre but que son propre profit ; si la grande distribution est assez récente (la première grande surface date de 1949), elle est rapidement devenue le mode de consommation préféré des français, entrainant standardisation et industrialisation des produits, précarité des travailleurs, perte du rapport social… Cette courte liste, bien évidemment non exhaustive, recense quelques initiatives permettant de consommer autrement. Il est en effet primordial de revenir aux valeurs que nous souhaitons mettre en avant via nos achats : alliant meilleure qualité alimentaire et proximité avec les commerçants, ces différents choix peuvent permettre de s’éloigner d’un mode de consommation où nous sommes forcément perdants, et cultiver son pouvoir d’action.

Marie Chancel

(1) http://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/le-suicide-des-agriculteurs-multiplie-par-trois-en-2016_1870489.html

(2) Cyrielle Den Hartigh, Jardins collectifs urbains : parcours des innovations potagères et sociales, Educagri, Dijon, 2012

(3) La Fédération et son histoire, Fédération des jardins familiaux et collectifs

(4) et (5) http://www.wedemain.fr/Nord-treize-fermes-court-circuitent-un-supermarche-en-ouvrant-leur-propre-magasin_a736.html

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