Considerations sur Daesh

Brouillard de guerre

L’expression « brouillard de guerre » est de Clausewitz. Elle signifie que les combattants en action sont tellement investis dans la violence qu’ils n’ont pas de vision globale des choses et ne perçoivent qu’un brouillard d’informations invérifiables et contradictoires. C’est d’ailleurs dans ces moments que le soldat est le plus vulnérable… Il en va des attentats aveugles comme des batailles : les acteurs, témoins et survivants sont dans ce brouillard. Leurs cerveaux subissent une sorte d’épilepsie, moment où les neurones échangent entre eux des informations aussi nombreuses que sans qualité. L’inverse du fonctionnement normal du cerveau ! Max Jacob écrivait « rester calmes dans un monde de fous ». Plus facile à dire qu’à faire, néanmoins c’est la seule vraie résistance à opposer à la panique induite par des tueries aussi insensées qu’injustifiables.

Choqués, nos contemporains se raccrochent à leurs certitudes. C’est le cas des chapelles politiques qui interprètent les attentats de 2015-2016 comme le ferait un dormeur qui vient de se réveiller : les cauchemars doivent être rassurants. La gauche de la gauche dénonce les récupérations racistes, la droite en campagne l’incurie du gouvernement, les complotistes accusent tout le monde sauf les coupables, les musulmans militants les non musulmans non militants, etc…

Plus grave que jamais, les moyens de communication de masse plantent le décor du spectacle terroriste. Car le terrorisme -de faible puissance militaire par définition- est avant tout un discours foucaldien et un spectacle dans le sens de Debord : the medium is the message. C’est le cas du terrorisme aveugle qui cible tout le monde pour choquer et, précisément, affoler et accélérer les tendances lourdes de la société : capitulation multiculturaliste pour les adversaires de la nation et refus de toute altérité

pour les autres. Dans les deux cas les nuances de la réalité -celle visée par la violence- sont refoulées, oubliées, niées.

Si la résistance armée peut avoir une certaine légitimité (l’IRA, l’OLP, etc.), le terrorisme aveugle est la négation même de toute résistance. Les preuves historiques ne manquent pas : quand des bombes explosèrent en Italie dans les gares (Bologne, 1980 : 85 morts) les maîtres d’oeuvre de ces actions abjectes n’avaient pas d’autres buts que de prolonger une situation de tension propice au statu quo.

Aujourd’hui le même genre de violence aveugle sert la même « politique » : prolonger une tension planétaire entre ennemis. Même exemple historique pour les poseurs de bombes anarchistes de la fin du XIX°s en Europe et aux Etats-Unis : impossible encore aujourd’hui de connaître le détail de cette nébuleuse où le sentiment d’injustice engendrait des vocations militantes positives mais aussi une myriade de groupuscules ultra-violents entraînés dans une fuite en avant meurtrière et surtout très éloignés des ouvriers à libérer. Leurs adversaires, les forces féodales et capitalistes, en tirèrent force d’arguments. L’anarcho-syndicalisme ne s’en remit jamais. Il en est de même aujourd’hui avec les séides de Daesh qui tuent fréquemment des Musulmans ici ou là-bas dans le but de défendre un « califat » sensé libérer les Musulmans de la Terre entière…

Daesh, l’enfer dont la mondialisation est le paradis

En grande difficulté sur un territoire désertique et assiégé Daesh s’exporte tel un cancer bombardé de rayons. La tumeur sécrète des cellules malignes à la conquête du reste du corps.

Ce sont les nouvelles technologies et la fin des frontières qui permettent aux tueurs d’agir aisément. Tous les auteurs de crimes terroristes en France ont un rapport avec l’immigration masculine et nord-africaine. Vrai-faux réfugiés, fils d’immigrés, immigrés récents, tous sont les acteurs de la mondialisation. Les auteurs du 11 septembre se déplacèrent facilement comme l’argent nécessaire à leur projet. Les commandos du 13 novembre circulèrent, se regroupèrent, s’équipèrent dans l’Europe entière avec une facilité déconcertante. Leur base était à Molenbeck, quartier où l’islamisme le plus rétrograde est chez lui comme au Pakistan comme si l’islamisme était le revers de l’euro et du déclin légal des nations. Bien sûr leurs déplacements, leurs CV de délinquants ou même leur radicalisation laissèrent des traces numériques, mais on parle là de gouttes d’eaux dans l’océan d’internet. La mondialisation crée encore plus d’informations numériques que de marchandises ! Ralentir le flux de gens, des capitaux ou des objets ruine le système en quête perpétuelle de nouveaux gains. Comme au XIXeme siècle le terrorisme est l’envers d’un décor capitaliste qui enrichie certains mais en désarçonne d’autres. Il n’y a pas pire pauvreté que la pauvreté intellectuelle et culturelle. C’est cette pauvreté qui rend possible les pires violences. Or la mondialisation démolit aussi les cultures historiques comme Daesh anéantit l’islam ordinaire.

Il serait faux de voir dans ce terrorisme une quelconque résistance, surtout au niveau global. La violence de Daesh est avant le symptôme d’une décomposition de la société irakienne et un pourrissement du sunnisme. Car l’islamisme armé n’est plus uniquement l’allié objectif du « monde libre » contre l’URSS… Bien sûr les suites de l’invasion de 2003 sont à la source de cette organisation infernale, mais si les injustices locales sont le carburant, le moteur de cette monstruosité est avant tout idéologique : il y a des décennies de cela la résistance à l’impérialisme était d’inspiration progressiste et nationaliste. Les premiers attentats suicide au Liban furent le fait de militants communistes opposés à l’invasion israélienne… Aujourd’hui le wahhabisme et ses mille et une chapelles fanatiques ont remplacé le tiers-mondisme dans l’inconscient des opprimés. Daesh est à l’islam ce que Monsanto est au jardin…

A un moindre degrés il en est de même dans nos banlieues où un discours islamo-nihiliste accompagne une ghettoïsation sociale et géographique. Là aussi la mondialisation a facilité l’invasion d’idées anti-nationales et surtout anti-historiques car le wahhabisme est la négation de l’islam historique. Rappelons que l’Etat saoudien démolit les quartiers historiques de La Mecque où vécu Mahomet , il interdit même qu’on s’attarde devant sa tombe  dont il a en grande partie effacé le monument. Un tel saccage patrimonial n’est-il de nature anti-islamique ? Imagine-t-on le pape bétonner les catacombes ?

De même le salafisme des banlieues gangrène l’islam traditionnel maghrébin ou africain qui avait un degrés d’ouverture et de syncrétisme bien supérieur au puritanisme salafiste.

Daesh ne libère pas plus les Musulmans qu’il ne restaure un califat, il détruit le présent au nom d’un passé qui n’a jamais existé. Leur programme ? No futur !

Ultra-violence et post-développement

Le terrorisme mondialisé de Daesh peut aussi être interprété comme un symptôme d’effondrement du système-monde.

Rappelons que depuis les années 1970 (voir rapport Meadows de 1973) l’Occident capitaliste et aujourd’hui les pays émergents consomment d’énormes quantités d’énergies et polluent massivement. La population augmente encore rapidement dans les régions précisément où se développent des organisations terroristes.

Le système s’emballe, le point critique est dépassé et le système dissipatif d’énergie est entré dans une zone chaotique où tout est possible non seulement au niveau environnemental (épuisement des ressources naturelles, brutal changement climatique ?) mais surtout politique. Quand l’environnement évolue brutalement, les sociétés humaines adaptées à l’environnement précédent se désagrègent dans la violence le temps de se réadapter. Des phases d’effondrement d’amplitudes variables sont certaines. N’est-ce pas le cas de la Syrie et de l’Irak actuels ?

Dans les années 1920, A. Gramsci disait déjà qu’entre le monde ancien qui n’est plus et le nouveau monde qui n’existe pas encore les monstres sont possibles…

Le destin de l’Humanité est d ‘occuper une place centrale sur la Terre comme espèce prolifique. Nous disparaîtrons bien sûr, mais charge à nous de ralentir le processus en tempérant nos instincts par exemple en modulant les naissances, répartissons les richesses, consommons mieux, etc…

Au lieu de cela, les divers avatars de la Modernité ( nazisme, communisme bureaucratique, capitalisme ) ont déportés l’Humanité vers le suicide collectif. Aujourd’hui les armes nucléaires restent une possibilité « technique » d’en finir, mais le danger n’est pas dans une nouvelle guerre froide qui dégénérerait mais bien dans un écroulement du système mondialisé, le vide ainsi créé décuplerait l’hystérie vengeresse des millions d’orphelins du progrès.

En 1648, l’Europe sortait de la guerre de Trente ans . Une série de conflits épouvantables où les états n’étaient pas les seuls à s’entre-tuer. Les autres acteurs de la violence disparurent lentement au profit de lois de la guerre modernes entre états bien définis. Qui peut être certain que nous ne sommes pas revenus en 1618 ?

 

Laisser un commentaire