Cinéma et idéologie : Des relations d’amour et de haine

Il est peut-être évident pour un militant d’attester du caractère essentiellement idéologique du cinéma. Pourtant, celui qui ne se revendique d’aucune organisation militante justifie souvent son envie de se réfugier dans les salles obscures par volonté de retrait du tourbillon politicard et sociétal ambiant qui l’oppresse. Il serait également intéressant de préciser que la dimension cinématographique, dans son apport esthétique, est relativement mise à l’écart des programmes d’actions politiques voulant résister à une idéologie dominante dont la guerre principale, avant de se présenter sur le terrain de la violence physique, est une guerre des images. Mais le flou qui se dégage de ces différents constats est propre à un 7ème art qui est par essence schizophrénique. Il est un adage qui dit que le cinéma est à la fois un art et une industrie.

Pour introduire la réflexion qui sera l’objet de ce hors-série « Rébellion » sur le cinéma, osons le raccourci suivant : le cinéma est une création capitaliste. Les Frères Lumière, avec le cinématographe, supplantent la concurrence de l’arrivée d’un autre bouleversement artistico-technique : la photographie. La photographie elle-même fut l’objet de nombreux débats intellectuels, notamment du poète (et aussi critique littéraire) Charles Baudelaire qui y voyait une extension du narcissisme de classe, notamment de la bourgeoisie qui a multiplié, dès l’irruption de l’appareil photo, les portraits. En court-circuitant la création subjective du peintre, le bien-nommé « objectif » de l’appareil photo (qui sera ensuite l’  « objectif » de la « caméra », terme latin « camera » qui veut dire « chambre ») introduit une tension toujours plus forte vers une volonté de mimer le réel, de l’imiter en lui ajoutant une dimension magique, irréelle. Le cinéma, en tant qu’art du mouvement, intensifie cette relation magique aux images qui subjugue le spectateur et qui le positionne jusqu’à aujourd’hui comme l’image-type du consommateur passif et manipulable. Il était donc inévitable que le Grand Capital se serve du cinématographe afin de créer une industrie du rêve, avec ses étoiles (les fameuses « stars ») qui serviront d’objets transitionnels pour des citoyens désarmés et complètement assujettis par une vision du monde impérialiste.

Les régimes totalitaires protagonistes de la Seconde Guerre Mondiale se sont servis du cinéma comme outil de propagande (de Léni Riefenstahl pour le national-socialisme, Dziga Vertov et Sergueï Eisenstein pour le communisme pré-stalinien) en captant son potentiel illusoire chez un spectateur associé à une masse indistincte, proche de ce qu’un Gustave Le Bon entendait par « Psychologie des foules ». Et le cinéma d’Hollywood, grande usine à rêves et à cauchemars s’il en est, a toujours exploité ce filon et l’use jusqu’à la moelle. Mélangé à l’industrie publicitaire ayant prolongé le travail de fabrique du consentement initié par le « père du marketing » Edward Bernays (neveu de Sigmund Freud, le tonton ayant perçu à son époque le caractère infantilisant du cinéma), le cinéma est principalement un frein au caractère transcendantal de la création artistique.

Cependant, le 7ème art a montré aussi sa volonté de résister à cette hégémonie du factice en proposant, par le biais de cinéastes aux visions singulières, des cinématographies habitées par une nécessité d’atteindre l’émancipation de nos consciences. Le cinéma épouse alors tous les courants de pensée qui touchent à la fois au monde « exotérique » (le dogme religieux ou militant) et « ésotérique » (théosophie, panthéisme, occultisme, new age). Avec certains d’entre eux, le cinéma est une médiation qui peut convoquer nos blessures originelles, qui peut faire état de notre dissociation intérieure, qui peut interroger notre « être-au-monde », qui peut exprimer notre relation à la spiritualité et à l’envoilé. Le cinéma peut également témoigner et révéler, contraindre et dénoncer.

A travers une série de contributions analytiques de collaborateurs de la revue , nous mettrons en avant les différentes facettes que le cinéma peut dévoiler grâce à sa capacité de description audiovisuelle des mouvements de ce monde.

Si comme le disait Michel Mourlet « Le cinéma substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs », il peut également contribuer à retrouver ce monde qui nous est donné à éprouver à l’heure actuelle comme une dérobade, glissante et liquéfiée, et ainsi espérer le solidifier de nouveau.

Dany Colin.

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