Du Béton sur la plaine et dans les cœurs …

L’observation de la société actuelle appelle une condamnation définitive du système qui l’a produite. Le capitalisme aura généré un monde déshumanisé, où l’homme n’est plus qu’une statistique abstraite dans un tableau de perte et profit, et sans autre finalité que la destruction de la planète.

La ville, cadre même de l’expansion de la modernité. Si son existence ne date pas d’aujourd’hui, son extension tentaculaire est indissociable des mutations que le capitalisme a fait subir aux sociétés humaines. Le développement de l’urbanisation au cours des derniers siècles n’a jamais été le fait du hasard, il est au contraire le produit d’une politique réfléchie de contrôle et de gestion des populations. Article paru dans le numéro 7 (Juillet/Aout 2004)

Le cadre de la division de classe

La ville fut le lieu de naissance du capitalisme et des antagonismes qu’il produit, l’urbanisation traduisant matériellement la division entre les classes. Dans La Société du Spectacle, Guy Debord expose clairement ce qui est en jeu derrière la répartition spatiale des classes sociales : « L’urbanisme est l’accomplissement moderne de la tâche ininterrompue qui sauvegarde le pouvoir de classe : le maintien de l’atomisation des travailleurs que les conditions urbaines de production avaient dangereusement rassemblés. La lutte constante qui a dû être menée contre tous les aspects de cette possibilité de rencontre trouve dans l’urbanisme son champ privilégié. L’effort de tous les pouvoirs établis, depuis les expériences de la Révolution française, pour accroître les moyens de maintenir l’ordre dans la rue, culmine finalement dans la suppression de la rue. Mais le mouvement général de l’isolement, qui est la réalité de l’urbanisme, doit aussi contenir une réintégration contrôlée des travailleurs, selon les nécessités planifiables de la production et de la consommation. L’intégration au système doit ressaisir les individus isolés en tant qu’individus isolés ensemble : les usines comme les maisons de la culture, les villages de vacances comme  » les grands ensembles », sont spécialement organisés pour les fins de cette pseudo-collectivité qui accompagne aussi l’individu isolé dans la cellule familiale : l’emploi généralisé des récepteurs du message spectaculaire fait que son isolement se retrouve peuplé des images dominantes, images qui par cet isolement seulement acquièrent leur pleine puissance. »

L’urbanisation de contrôle vise donc à poursuivre la tendance du capitalisme à centraliser ses moyens de production aussi bien matériaux qu’humains et à l’encadrement de la force de travail. Elle contrôle et canalise les flux de populations d’origines sociales et géographiques différentes. Son but étant d’assurer la sécurité des dominants et le contrôle des dominés.

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La destruction des villes en temps de paix

Pour cela fut mise en place cette « destruction des villes en temps de paix », c’est- à-dire cette urbanisation qui rend impossible tout rapport humain. Fruit de la dernière transformation de capitalisme, il faut la mettre en parallèle avec une organisation du travail qui, sous couvert de modernité, détruit la conscience ouvrière et atomise les classes laborieuses en espaces isolés et individualisés.

La vie et la solidarité populaires des anciens quartiers et faubourgs furent méthodiquement détruites. Plus question aujourd’hui de voir des gens discuter entre eux dans la rue, d’avoir des rapports autres qu’économiques avec les commerçants ou de se rendre service entre voisins. Chacun vit sa vie dans son espace conditionné. Les repas de quartiers ou la vie associative promus par le discours spectaculaire, ne sont que des maigres simulacres de la chaleur populaire. Des artifices bons pour quelques bobos lobotomisés afin de cacher la vérité : la fin des communautés à taille humaine.

L’urbanisation de contrôle qui enserre et détruit la ville devient une entrave au contact entre les hommes. Après avoir été coupés de la Nature, les citadins sont déportés dans des banlieues et isolés dans des cages à lapins ou des zones résidentielles. Chacun est coupé des autres et survit dans sa minuscule « sphère privée ».

Les choses ayant été bien faites, une ségrégation spatiale s’est mise ne place. Elle passe par le regroupement de population sur des bases sociales dans le but d’assurer la tranquillité des nantis en expulsant des centres villes les couches populaires. Par la hausse des prix et des mesures particulières, les centres sont réservés désormais aux quartiers d’affaires, aux quartiers riches et au tourisme. Les fils de travailleurs ne peuvent plus vivre dans les quartiers qui les ont vu naître et grandir. La rénovation urbaine ne leur laisse pas de place quand l’argent de la spéculation immobilière est en jeu. C’est seulement quand des villes entières sombrent à cause de la crise économique, que les spéculateurs laissent se détériorer des quartiers sans valeur. Autrement, ils mettent en place un environnement ultra sécurisé et aseptisé pour permettre à la bourgeoisie de prospérer en toute quiétude.

L’encadrement social accompagnant la politique de la ville a pour rôle principal d’éviter les affrontements de classe et de race. On cantonne chacun dans des zones définies, les classes moyennes dans des quartiers résidentiels qui jouxtent des cités populaires. La naissance, en marge des villes, de ces banlieues tentaculaires permet d’isoler les problèmes dans un cadre bien précis. Il n’est pas étonnant que lors des récentes émeutes, les incidents n’ont jamais débordé des cités. La police s’est toujours fait fort de contrôler les évènements. Ainsi, à Toulouse, les accès aux quartiers furent bouclés dès la nuit tombée. Les transports en commun (bus et métro) et les services publics arrêtaient dès 18 h. Le dispositif policier isolant les troubles, laissa les émeutiers se livrer au saccage dans leurs propres quartiers sans chercher à intervenir. On a laissé la violence retomber d’elle-même. L’achat de la paix civile par l’argent public permettant ensuite d’éluder les questions posées par les contradictions du système.

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Un urbanisme alternatif : « Rendre les villes de nouveau vivables… »

Avancer une approche différente de la ville, un urbanisme alternatif, implique une remise en cause totale des conceptions en cours dans ce domaine. Le fait même de vouloir replacer l’individu au cœur de la cité, de lui donner la possibilité de pleinement vivre dans l’environnement urbain, est une déclaration de guerre aux principes dominants à l’heure actuelle dans l’aménagement de l’espace collectif. En effet, comme nous l’avons déjà vu dans les précédents n° de Rébellion, l’individu est condamné dans le système actuel à l’isolement dans sa petite sphère privée.

Pour que la ville redevienne un cadre de vie et de rencontre, il est nécessaire d’orienter l’urbanisme vers une recherche d’harmonie qui implique de comprendre les interactions qui naissent en son sein. Cela passe d’abord par le fait de redonner à l’espace collectif sa dimension publique, c’est-à-dire son rôle de lieu de convivialité et d’échanges pour l’ensemble de la communauté. Une approche permettant de retisser des liens sociaux et des solidarités. L’espace ne serait plus arbitrairement découpé par les spéculateurs immobiliers ou les choix arbitraires des politiques. Un urbanisme alternatif prendrait pour base l’intervention et la participation active des habitants dans les choix concernant leurs domaines d’habitation. Comme on le voit, la critique de l’aménagement urbain aboutit à une critique radicale de la société. Réinventer la ville implique de sortir du système qui la réduit à un espace de cellules individuelles ; seul un changement révolutionnaire rendra cela possible.

L’écologie urbaine

Mais par où commencer ? Dans les années 1970, Michel Ragon, architecte libertaire, avait relancé l’idée d’un aménagement de l’espace urbain conçu par ceux qui étaient destinés à y vivre : « Nous posons un problème, relativement nouveau, qui est celui de l’intervention active de l’habitant dans le domaine de l’habitat et de la ville. Depuis toujours, l’architecture a été le domaine réservé du Prince. Les Princes qui nous gouvernent ne font pas exception à la règle et bien que l’on se dise en démocratie, le suffrage universel n’existe pas pour l’architecture. Craint-on que les usagers de l’architecture montrent un goût plus mauvais que celui des spécialistes ? La chose paraît difficile lorsque l’on contemple ce que nos architectes et l’administration qui les écoute ou les dirige, nous ont offert depuis vingt-cinq ans. Il paraît impossible que les usagers fassent pire… ».

Les anciens lieux de vie collective urbaine (rues, places, espaces verts) et les nouveaux (espaces sportifs ou de loisirs) doivent avoir un rôle fédérateur et communautaire. Les anciennes formes de sociabilité ayant été abolies par la modernité, elles ne peuvent être ressuscitées artificiellement. Ainsi, nous ne pouvons redonner vie à des activités traditionnelles ou à des fêtes populaires n’ayant plus de sens pour la majorité de la population. Cela donnerait ces villes simulacres ou villes musées, avec leurs décors de carton pâte et leurs festivités folkloriques destinées aux touristes.

Si on veut permettre une réappropriation de l’espace public par les habitants, il est aussi nécessaire de sortir des grandioses plans urbanistiques hérités des esprits militaires et totalitaires. C’est comprendre que c’est dans l’enchevêtrement que naît la vie. Le chaos apparent est le dédale qui permet l’errance et la découverte d’atmosphères différentes. L’aseptisation et la rationalisation à outrance de l’espace urbain ne sont pas forcément synonymes d’amélioration du cadre de vie.

Le concept, avancé par Michel de Sablet, d’une écologie urbaine éclaire bien le tissu relationnel qu’il est important de (re)tisser pour permettre un épanouissement de la vie urbaine. A partir d’une observation précise, elle amène des pistes de réflexions et d’actions concrètes pouvant alimenter les décisions collectives. Ainsi, il précise la double vocation de l’écologie urbaine :

  • Faire de l’espace public urbain le lieu essentiel de la sociabilité urbaine, le lieu compensateur de l’isolement de chacun dans une série de “bulles” ou de boîtes architecturales affectées à des usages sommaires et précis, reliées entre elles par des tuyaux circulatoires.
  • Rechercher les nouveaux types d’équipements et de dispositions relatives entre eux, capables de générer les comportements les plus variés et susceptibles de répondre aux aspirations des citadins du XXI°siècle ».

Elle y parviendra par une double démarche née de ce que l’auteur appelle « l’étude comportementale urbaine appliquée ». Celle-ci consiste à observer les comportements des usagers dans les espaces publics encore un peu vivants, et à en tirer suffisamment d’enseignements de façon empirique pour trouver des nouvelles formes d’aménagement génératrices de la plus grande richesse de comportements possibles. Elle amène à étudier les tendances, les aspirations nouvelles conduisant à penser d’autres types de relations, de localisations et de fonctionnements entre les équipements, que cela suggère, et la ville.

Cette réappropriation raisonnée passe bien sûr par la prise en compte des aspects artistiques et techniques. « Une ville vivable, sera une belle ville ». Pour lui il faut intégrer la modernité à cette démarche : « Il ne s’agit évidemment pas de supprimer l’ordinateur, le surgelé, la télévision ou l’automobile pour retourner à un âge d’or urbain… d’un autre âge, et qui n’a d’ailleurs jamais existé. Dans certains cas il peut s’agir de remettre certains abus de pouvoir à leur place (automobile au détriment des transports en commun, du vélo, des piétons, etc. centres commerciaux en boîtes isolées et décentrées au détriment d’autres formes commerciales plus relationnelles, …) ». Suivant cette logique, il affirme qu’il ne s’agit pas là de défendre le petit commerce contre les affreux centres commerciaux, mais de voir selon quelles formes de relations avec l’espace urbain, les implantations commerciales sont ou non favorables à la meilleure vie urbaine.

Plus largement, il faut permettre le désengorgement des villes. Cela n’implique pas un retour archaïque à la société paysanne de l’an mille, mais une simple adaptation décentralisatrice de nos activités. Le développement de réseaux de villes moyennes, le désenclavement des régions rurales et la création de pôles économiques basés sur la micro entreprise sont des pistes à suivre.

Cette démarche implique aussi qu’une volonté politique supplante les inévitables représentations officielles des élus et des technocrates. La crise des villes fait apparaître la nécessité d’une « nouvelle citoyenneté », plus conviviale et plus vivante que son simulacre actuel, dans une société éclatée. Ce désir collectif d’une communauté fraternelle et épanouissante (à mille lieux des dérives communautaires) est largement ressenti. Il implique une responsabilité civique directe et immédiate que seule la démocratie directe à l’échelle locale peut amener.

NOTE :

Lire l’article de Michel de Sablet sur le net :

http://www.lerecoursauxforets.net/article-2020710.html

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