Art Brutal, Beauté brutale

Dans le contexte de la reconstruction urbaine d’après-guerre, émerge en Angleterre un style architectural désigné sous le terme de « brutalisme ». Il se développera dans les décennies 1950 et 1960 pour décliner à partir du milieu des années 1970.

Après la deuxième guerre mondiale, la pénurie de logements imposait de bâtir vite et avec les moyens les moins onéreux à disposition. Economique et offrant de grandes possibilités plastiques, le béton, en particulier le béton brut de décoffrage, est ainsi devenu le matériau principal pour la construction des édifices. Monumentalité, imposantes masses de béton gris et brut, géométrie répétitive, formes sculpturales titanesques, monolithisme martial, absence d’ornements et de modénatures, voilà comment l’architecture brutaliste se présente. Dans une version plus moderne, elle a également intégré dans ses éléments de construction : la brique, l’acier et le verre. Selon ses concepteurs, l’édifice devait renvoyer une identité visuelle forte, reflet de son usage et de sa fonctionnalité. Bâtiments publics et logements collectifs ont ainsi été modelés suivant les critères architecturaux que le critique Reyner Banham définissait de la manière suivante (1) : forte impression visuelle destinée à provoquer une émotion et marquer les esprits ; claire visibilité de la structure qui met en relation les différentes parties ; mise en valeur des matériaux bruts (« as found » (2)).

Paris revu et corrigé par Le Corbusier

Le terme « brutalisme » (3) faisait référence à l’expression « la splendeur du béton brut » utilisée par Le Corbusier pour traduire l’aspect primitif et naturel du matériau avec lequel il avait réalisé nombre de ses constructions. Si le rude langage du béton, du gigantisme et de la froide fonctionnalité est commun à l’architecte franco-suisse et au brutalisme, il semble que le récent regain d’intérêt pour le second – dont témoigne notamment la publication de l’ouvrage « Archi Brut » de Peter Chadwick (4) – tende à réduire ce degré de parenté. Le brutalisme a en effet sa part d’ombre, incarnée par ce « père » un peu embarrassant qu’est le Corbusier, et qui, dans son histoire, s’est traduite par l’échec de l’architecture du logement collectif (et du logement social de masse en particulier). Dans le corpus architectural, le nouvel engouement pour le brutalisme ne voudrait ainsi retenir que certains bâtiments : administratifs, universitaires, industriels, culturels ou cultuels, ou encore ceux relevant de l’architecture du bureau ou de l’ouvrage d’art. Certaines structures ou certains monuments historiques (mémoriaux, sculptures, etc.), en particulier les monstres lithiques de l’époque du bloc communiste, sont également mis en avant. Si l’architecture du logement collectif, ce qu’on a appelé entre autre « les grands ensembles » avec les barres HLM, n’est pas forcément reléguée à l’arrière-plan (car elle peut parfois présenter un intérêt esthétique indéniable), elle semble toutefois tenir une place à part dans la galaxie brutaliste. Il peut être délicat en effet de s’extasier devant la majesté d’une ville-dortoir ou même la splendeur d’une usine. Le problème de l’architecture de logement est que par définition elle est destinée à être habitée et cela change évidemment la donne quant à l’appréciation qu’on peut en avoir, surtout lorsque l’on sait les maux que l’habiter domestique moderne a engendrés ou du moins accompagnés.

Conscients de l’importance de cette dimension sociale de l’habitat, les théoriciens anglais du brutalisme, à l’instar de leur célèbre prédécesseur Le Corbusier, affichèrent donc des prétentions éthiques et une volonté de symbiose entre la forme et l’usage. Dans la résolution des problèmes pratiques liés au logement collectif, ils ont voulu intégrer la dimension humaine et des problématiques qualitatives. Plus qu’un style, le brutalisme s’est voulu donc une philosophie de l’architecture imprégnée d’utopie socialiste. Ainsi, le Nouveau Brutalisme (« New Brutalism ») n’hésita donc pas à se définir comme une utopie progressiste visant à créer et à garantir un lien social au sein de ces nouveaux logements de masse et à y instiller, selon ses promoteurs, de la poésie. Les chefs de file du mouvement, les architectes Alison and Peter Smithson seront ainsi connus pour les divers ponts, passerelles et balcons intégrés dans leurs édifices et destinés à être de véritables « rues dans le ciel » (« streets-in-the-sky »). Le Corbusier lui-même s’était employé à accompagner ses projets d’un discours éthique et social, cependant plus humaniste qu’ouvertement socialiste ou idéologiquement socialisant (5). On peut ainsi lire dans son livre La ville radieuse publié en 1935 et dans lequel il expose sa vision et ses principes : « Remettre l’homme sur ses pieds, ses pieds sur le sol, ses poumons dans l’air, son esprit sur un travail collectif édifiant et l’animer des joies d’une agitation individuelle féconde. Et non pas le réduire à l’état d’une valeur amorphe fixe à empiler en trust vertical. S’occuper de l’homme et non du capitalisme ou du communisme : du bonheur de l’homme et non du dividende des sociétés », ou encore : « (…) la foi dans les destinées d’une civilisation nouvelle ; la certitude que le monde n’est pas vieux, mais au contraire, jeune et agile ; le réveil imminent d’une conscience moderne ; la joie de l’action, le proche déclenchement des grands travaux ; la certitude d’une reprise des valeurs humaines profondes ;la possibilité d’atteindre aux joies essentielles. La société moderne rejetant les hardes usées s’apprête à réintégrer un cadre décent : la ville radieuse. » (6)

Ces déclarations d’intention, naïves ou cyniques, se heurtent cependant à une réalité : la ville moderne de la société de masse est soumise à une nouvelle politique urbaine impulsée par une minorité dominante qui, loin de souscrire au principe démocratique de participation, déploie une technologie organisationnelle dans laquelle les individus sont réduits à des êtres génériques. Dès le départ, le brutalisme, bien qu’il se soit efforcé d’y échapper, porte donc en lui la problématique promesse des lendemains qui chantent émanant d’un programme institutionnel sous tendu par une raison technocratique. La catastrophe de la deuxième guerre mondiale était considérée comme un déchaînement de l’irrationnel, il fallait donc s’en remettre à la rationalité instrumentale pour conduire l’humanité vers le bonheur. Les bonnes intentions des « brutalistes » n’ont pas résisté à leur collaboration avec le pouvoir technocratique. Ils ont su rompre avec l’« ancien style » mais pas avec les logiques urbaines qui le soutenaient. Les conditions dans lesquelles allaient devoir vivre des millions de personnes furent décidées par la puissance publique avec le concours de techniciens et d’experts. La ville haussmannienne fut la préfiguration de ce mode de gestion et, au XXe siècle, le management ou la cybernétique viendront servir les politiques d’urbanisme avec les effets pratiques absurdes que l’on sait. Cette relation de l’architecture à l’urbanisme a fait naître la controverse au sujet du brutalisme. Pris isolément et « extérieurement » les édifices brutalistes ont quelque chose de fascinant et peuvent posséder un pouvoir de séduction. C’est de cette fascination dont rend compte Peter Chadwick dans le texte introductif de son ouvrage Archi Brut (7). Mais à côté de ce genre de relations affectives et émotionnelles, il est difficile, lorsqu’on change d’angle de perception, d’oublier que ces expérimentations socio-architecturales, conceptualisées et planifiées par des techniciens, ont, sinon engendré, du moins contribué à produire certains maux du monde moderne : crise du sens, crises identitaires, tensions inter-individuelles, individualisme de masse, délinquance et incivilité. Néanmoins, il ne faut peut-être pas faire reposer l’entière responsabilité de ces problèmes sur les édifices eux-mêmes mais sur la place qui leur fut assigné dans l’espace urbain, leur relation globale à la ville et leur mauvaise adéquation avec les nécessités des populations qui y furent logées. L’architecte Oscar Niemeyer reconnaissait : « A Brasilia, les plus pauvres demandaient un lopin de terre, pas des maisons. J’ai compris comment nous autres, architectes, nous étions dans l’erreur quand nous pensions grands ensembles populaires ».

L’impopularité du brutalisme a ainsi grandi sur ce constat, corrélé au manque d’entretien des constructions, et sur un fond de crise économique aggravée. Les bâtiments, souvent en voie d’usure, finirent par n’être considérés que comme des cubes de béton agressifs et laids et les « grands ensembles » comme des termitières oppressantes et sans âme. Ainsi, certains critiques ne veulent voir dans l’architecture brutaliste que l’esthétique morne des pires dystopies déshumanisantes, tandis que d’autres y reconnaissent l’esthétisme titano-prométhéen de la puissance et de l’ordre. Nous sommes ici à la frontière ténue entre l’utopie et la dystopie qui alimente cette controverse à propos du brutalisme. Ce dernier aurait donc contribué à la mise en place d’un monde désincarné et déshumanisé dans lequel priment le fonctionnel et le mécanique. Il aurait créé des univers concentrationnaires destinés au contrôle et à l’encadrement des populations. La rationalité mathématique expurgée de toute spontanéité est également ici fustigée (on pense au « Modulor » de Le Corbusier (8). En dépit des discours « humanistes » ou « socialistes » dont il a pu orner son discours, le technicien démiurgique du brutalisme considère l’homme comme un corps machinal pour lequel il faut une « machine à habiter » (Le Corbusier, Urbanisme, 1925). L’idéal rationnel du technicien rejoint ainsi la planification technocratique de la Forme-Capital. L’utopie se transforme inéluctablement en dystopie. L’énergie divine est supplantée par l’énergie titanesque.

Faut-il pour autant bannir le bâtisseur qui veut se faire « maître et souverain de la nature » ? L’homme demeure avant tout un constructeur qui veut maîtriser les formes et faire l’histoire. De ce point de vue, le brutalisme est une affirmation de la puissance prométhéenne de l’homme qui repousse les limites que lui assigne la nature pour dépasser sa condition et se donner un destin, il est une manifestation de l’homme qui mobilise par son travail les puissances élémentaires afin de mettre en forme la matière et le monde, une expression de l’homme-démiurge qui pousse toujours plus loin sa volonté de puissance pour faire naître des forces telluriques une beauté colossale et ordonnée. Mais le risque pour le Prométhée brutaliste est une hybris qui lui ferait oublier que la grandeur ne va pas sans la noblesse. Cet oubli est peut-être la cause de ses erreurs et de son échec à créer des communautés de vie autres que celles animées par l’ « esprit du ghetto ». Le défi était que ces monstres de béton et d’acier prissent vie, qu’ils eussent un sens et une âme, qu’ils devinssent une « grandeur agissante » (Jünger). Seulement, l’homme n’a pas la perfection de la machine ou de l’architecture, il commet des écarts et est pétri d’imprévisibilité. Cette « honte prométhéenne » (Anders) a certainement conduit les théoriciens à occulter cette dimension. L’éthique sociale de la simplicité, de l’authenticité, de la solidité et du confort fonctionnel des origines s’est ainsi souvent muée en creuset de déracinement et de désaffiliation. Les constructions brutalistes, essentiellement celles du logement de masse, ont la plupart du temps échoué à créer des communautés organiques – c’est-à-dire à devenir des lieux – et ont en revanche engendré des myriades de tribus acculturées toutes soumises aux diktats de la société de consommation. La vandalisation des communs et le marquage identitaire sous la forme du graffiti sont à ce titre symptomatiques.

Le brutalisme s’est voulu, à sa création, porteur de l’architecture du futur et réaction à un pragmatisme gestionnaire et technique dont on peut dire qu’il n’est pas parvenu à se départir véritablement (9). Il s’est donc voulu porteur d’histoire et il peut l’être de nouveau en dépit de la mode « rétro » qui en fait aujourd’hui un exotisme marchandisé (10) et qui, comme toute rétrospective passéiste, veut en faire un objet anti-historique. Ni son bilan, ni son recyclage commercial ne peuvent empêcher d’imaginer que, comme il y eut un néoclassicisme, il puisse exister, pour l’édification de la cité future, un néobrutalisme traduisant l’idéal grec de la kalokagathie (11) et dans lequel des hommes pourront se reconnaître. Seulement, il faudra un Etat non plus conditionné par la logique technocratique et l’ « administration des choses » mais un Etat qui organise la cité (polis), qui fasse donc de la politique.

Dans Bâtir, habiter, penser (12), Heidegger écrit : « Les bâtiments donnent une demeure à l’homme. Il les habite et pourtant il n’y habite pas, si habiter veut dire seulement que nous occupons un logis. À vrai dire, dans la crise présente du logement, il est déjà rassurant et réjouissant d’en occuper un ; des bâtiments à usage d’habitation fournissent sans doute des logements, aujourd’hui les demeures peuvent même être bien comprises, faciliter la vie pratique, être d’un prix accessible, ouvertes à l’air, à la lumière et au soleil : mais ont-elles en elles- mêmes de quoi nous garantir qu’une habitation a lieu ? » Pour échapper au règne du nombre et à la barbarie qui en découle, la conception de l’espace habité du futur devra donc résolument tourner le dos à tout arraisonnement mécaniste et s’entendre sous le mode d’une ontologie.

Emmanuel Frankovich

(1) Reyner Banham, “The New Brutalism”, The Architecture Review, 1955 (2) « tels quels » (3) En 1953, les architectes Alison et Peter Smithson ont crée le néologisme « brutalisme » auquel sera adjoint l’épithète « nouveau » afin de désigner l’ensemble du mouvement architectural en cours en Angleterre. Celui-ci visait à rompre avec les ornements du style Beaux-Art et l’International Style. (4) Peter Chadwick, Archi Brut, Phaidon, 2016 (5) Ceci ne l’empêchera pas de travailler pour les autorités soviétiques. (6) Le Corbusier, La Ville radieuse, éditions Parenthèses, 2015 (7) Il y évoque son rapport émotionnel à ces constructions, notamment les usines chimiques et sidérurgiques, qui ont fait partie du décor de son enfance dans le nord-est de l’Angleterre. Son imaginaire, nourri de ces paysages industriels, le conduira à vouer un culte au groupe de musique Cabaret Voltaire et à se passionner pour les mancuniens de Joy Division ou plus tard pour les productions du label Warp Records. (8) Le « Modulor » est une silhouette humaine déterminant un nombre d’or aidant à concevoir la structure et la taille des unités d’habitation. La largeur d’un appartement et d’une rue = 2 X Modulor =1 m 83 x 2 = 3 m 66. Hauteur appart=2 m 26. Or 3 m 66 / 2 m 26 = 1,6194 = Nombre d’or. (9) On retrouve cet esprit de rupture dans les slogans de mai 68 : « Changer la vie, changer la ville « ou « Architecture et révolution ». (10) Après une longue période de dénigrement et de mauvaise réputation, on assiste à un regain d’intérêt pour le brutalisme de la part de cercles d’architecture, du milieu de la recherche universitaire ou de la « culture Internet ». Seulement, cette forme de nostalgie qui concrètement se traduit essentiellement par la réhabilitation d’édifices ou occasionnellement par l’application du style à nouvelles constructions, semble cantonnée à une certaine fraction de la population. Ce recyclage représente un potentiel commercial vendu sous l’étiquette de « retro-chic » ou « radical-chic » et concerne un profil marketing ciblé : le jeune cadre supérieur « cool » et « tendance », désigné par le terme « hipster » ou celui de « bourgeois-bohème ». Nous ne sommes plus, comme à l’origine, dans l’optique du logement social mais dans la privatisation d’un patrimoine offrant l’accès à la propriété pour des catégories socio-professionnelles aisées. (11) Kalokagathie : qualité de l’homme grec beau et bon, kalos kagathos. (12) Martin Heidegger, Bâtir, habiter, penser, conférence de 1951 in Essais et conférences.

LIVRES :

Raw Concrete : The Beauty of Brutalism, Barnabas Calder, William Heinemann, 2016, Archi Brut, Peter Chadwick, Phaidon, 2016, Concrete Concept : Brutalist Buildings Around the World, Christopher Beanland, Frances Lincoln, 2016

VIDEOS :

« Bunkers, Brutalism and Bloodymindedness : Concrete Poetry », documentaire de Jonathan Meades produit par la BBC : http://meadesshrine.blogspot.fr/2014/01/bunkers.html « Symbols in transition » , documentaire de Antonis Pitsios and Christos Varvantakis, documentaire sur la postérité des édifices et des symboles politiques d’Europe de l’est : https://vimeo.com/34519706

ETUDES VISUELLES :

« Modern Brutalism » par Mary Pearson http://www.blurb.co.uk/b/4038714-modern-brutalism « Streets in the sky » par Mary Pearson http://www.blurb.co.uk/b/4038679-streets-in-the-sky

LIENS :

« Neglected Utopia: Photographer explores the forgotten modernist estates of Paris » http://www.creativeboom.com/inspiration/neglected-utopia-photographer-explores-the-forgotten-modernist-estates-of- paris/ « The Brutalism Appreciation Society », groupe Facebook https://www.facebook.com/groups/2256189436/

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